Incarnation - divers textes – projet en cours


« Je suis la porte » 1 .

Quelques aspects de ce thème

La personnalité de Jésus fut peu à peu comprise à partir de l’attente messianique qui habitait le peuple juif à cette époque. Cette attente s’était perpétuée au long des siècles composant l’histoire de ce peuple jusqu’en ce temps-là portant les promesses de vie et de bénédiction que Dieu avait faites à Abraham au commencement. Il était donc crucial d’en perpétuer la mémoire. Par elles, chaque présent s’ouvrait à l’avenir et cette remémoration nourrissait la foi. Depuis l’instauration de la monarchie davidique, ces promesses furent liées à la personne du roi. Lors de périodes où le roi était manquant (exilé, mort, etc.), on chercha des substituts pour représenter cet avenir promis. ‘Hokhma, la Sagesse de Dieu personnifiée dans les Ecritures tint momentanément ce rôle à l’une des périodes où cette histoire était bouleversée par les événements politiques. Avec Jésus, cette veine de l’histoire royale et messianique trouve un représentant humain – le messie ou christ. Sa position dans l’histoire à la fois participant par sa vie aux traits culturels de son époque et par sa religion portant cette mémoire ancestrale, mais encore comme prophète messianique ouvrant son époque à une nouvelle phase de l’histoire entre Dieu et l’humanité.

Jean, l’un de ses témoins majeures (auteur de l’Evangile du même nom) accentue l’expression de sa présence au monde par une série de « Je suis ». Parmi ceux-ci celui qui est ici retenue : « Je suis la porte » (Jn 10,7). On peut comprendre ce symbole en différentes directions, dont celle du passage dans l’histoire entre ces deux temps dans lesquels la connaissance du Dieu unique fut révélée. On peut penser ainsi que par Jésus, par la connaissance qu’il a reçue de son éducation notamment, demeure accessible la connaissance transmise par les textes de ses ancêtres dans la foi. Avec la distance introduite par le temps écoulé, on peut donc comprendre sa place dans l’histoire comme une figure qui se tient sur la limite, entre les deux temps de l’alliance (les deux formes d’alliance), qui y tient lieu de porte. A partir de son existence, il empêche la clôture irrémédiable, voir le rejet, d’un passé n’ayant plus de signification et instaure aussi une ouverture du présent à un avenir qui ne soit pas simple répétition ou continuité, mais établissement d’un nouveau point de vue sur cette connaissance. Il est notamment caractérisé par une ouverture marquée envers les exclus et les exclues de la société de ce temps, les intégrant à son projet de « royaume ».

Il a endossé la représentation de l’avenir promis et semble aussi porter celui de représentant de la Sagesse de Dieu. Sur le point précis, un élément semble faire obstacle ou place cette différence comme opérant une rupture entre ces eux formes d’expression de la Sagesse de Dieu, l’une personnifiée dans le scripturaire, l’autre s’exprimant par une vie humaine, c’est celui du genre. Féminin dans le premier cas, masculin dans le second. Cependant, parmi les traits originaux de la pratique du prédicateur qu’il fut, les textes indiquent son acceptation des femmes qui désiraient suivre son enseignement. Ne serait-ce pas aussi parce qu’avec elles, il pouvait actualiser et accomplir, en la vie de femmes réelles, cette part de la connaissance de Dieu qui avait été symbolisée par la féminité de la figure sapientiale scripturaire ? Les inclure en son projet sans devoir effacer leur genre d’une part, mais sans les enfermer non plus dans la dure réalité du rôle restreint que la société d’alors exigeait d’elles. Il est « la porte » pour elles aussi. Il fait droit à cette figure de l’universel que représentent les hommes et les femmes lorsqu’ensemble ils participant à une même tâche.

De plus, il maintient ouverte la symbolique de la verticalité, par le rapport au Nom de Dieu reçu dans la première alliance. Cependant, cet Evangile jouxte un temps troublé provoqué par la prise de Jérusalem par les Romains, qui va de la fin du second Temple au début des persécutions. Là se situe aussi la fin de la religion yawhiste selon diverses sources dont A. Lemaire[2]. Quelque chose en est cependant transmis dans cet Evangile où la déclinaison du verbe être qui forme le Nom Tétragramme, se retrouve dans le « Je suis », énoncé à plusieurs reprises par le Jésus johannique. Si le premier se déploie entre inaccompli et accompli laissant le présent au silence, le second habitera ce silence de son « Je suis ». Or, la première lettre de l’aleph-beth est une lettre silencieuse, une lettre-souffle mais emplie de sens dans son rapport aux situations dans lesquelles elle émerge[3]. L’expression de Jean inscrit ainsi Jésus au commencement de l’usage de la langue, au commencement de cette voie de communication entre Dieu et l’humanité instaurant un premier passage d’une langue à l’autre, une porte ouvrant à l’universel.

Michèle Bolli-Voélin

[1] Jean, 10.7.

[2] Naissance du monothéisme, Bayard, Paris, 2003. Monothéisme marqué par le Yahwisme et le Nom-Tétragramme.

[3] Voir à ce sujet, par exemple, C. Vigée, Dans le silence de l’aleph, Albin Michel, Paris, 1992