Les conditions de la veuve


LETTRE PASTORALE

SUR LES CONDITIONS DE LA VEUVE



DEVANT LES CONDITIONS DES VEUVES DANS NOTRE SOCIETE…

 

 

CARÊME 1971

 

 

Mes frères,


 Nous venons d’entrer en Carême. Profitons de ce temps favorable à la prière, et mettons-nous docilement à l’écoute du Seigneur qui nous invite à la conversion du cœur. Pour mieux nous aider à vivre ce ‘’moment favorable’’ qui se présente à nous comme le ‘’jour du salut’’, je vous donne à réfléchir attentivement et à méditer sur les conditions inhumaines de la veuve dans notre société. Mon message de Noël a attiré votre attention sur le respect de la vie de l’enfant. En ce temps de Carême regardons en face, en toute objectivité et loyauté, la veuve chez nous. Si nous affirmons que : ‘’Tout homme est mon frère’’, nous nous engageons par le fait même à améliorer la situation de la veuve frustrée, hélas, de ses droits les plus légitimes.

 

1ère PARTIE : LA VEUVE DANS LA SOCIETE CONGOLAISE

 

Nous connaissons, tous, les habitudes de nos régions. Mais puisque dans nos diverses réunions de Conseils Pastoraux, aussi bien à Hamon en 1969, qu’à Mindouli, Kinkala, Kindamba et Brazzaville cette année, nous sommes continuellement revenus sur la question, il est bon que nous en esquissions un bref aperçu.

 

Le ‘’Martyre’’ de la veuve commence avec le dernier soupir du conjoint, quand il n’a pas débuté avec la période de maladie ou les heures d’agonie. Aussitôt après la mort du conjoint, les membres de la famille de celui-ci ‘’tyrannisent’’ la veuve. Ils commencent par sceller la maison pour empêcher la veuve d’y entrer, de peur qu’elle n’escroque tout l’héritage laissé par le défunt. L’accès de la maison est interdit même aux enfants.

 

La veillée mortuaire devient une occasion de critiques, d’insultes, de sarcasmes, de médisances, d’accusations et de vexations de toutes sortes dont la veuve est l’objet.

 

A l’inhumation, non seulement on ne lui accordera même pas la parole pour s’adresser une dernière fois à son compagnon de vie, mais on l’éloignera de la tombe, sous prétexte qu’elle n’est pas du clan de son mari.

 

Après l’enterrement, la veuve continue son calvaire deux à trois ans, temps pendant lequel elle est soumise à de dures prescriptions :

  • cheveux non coupés,
  • sommeil à même le sol,
  • interdiction d’utiliser du savon, de manger dans une assiette ou de boire dans un verre,
  • défense stricte de parler à un homme…

 

Ici encore, la belle-famille trouvera l’occasion de soutirer de l’argent à la veuve qui refuse de se soumettre à tous ces interdits. Et si par malheur, la veuve reste infidèle au souvenir de son feu mari parce qu’elle se sera rendue coupable d’adultère, la belle-famille refusera de la relever de son deuil.

 

Le jour du retrait de deuil, si la veuve refuse le nouveau mari qu’on lui propose, elle est contrainte de rembourser le montant de la dot, souvent majorée. C’est le cas de cette femme qui, dotée à 150 f, a dû payer 50 000 f à sa belle-famille pour avoir refusé de devenir la seconde femme d’un jeune homme qu’elle avait, elle-même élevé.

 

Ai-je besoin de vous parler du sort des enfants dans tout cela ! Beaucoup de gens continuent à défendre la conception, selon laquelle les enfants n’appartiennent pas au clan paternel pas plus que leur mère. Alors forts de ce principe, les membres de la famille paternelle s’approprient la maison, et les autres biens laissés par le défunt.

 

Comment voulez-vous parler de communauté de biens, quand tout l’héritage du mari revient aux membres de sa famille qui n’ont nullement contribué à sa constitution ? Pensez-vous que de tels agissements soient humains ? Prenez le cas de cette veuve qui, après 22 ans de mariage et de travail assidu, a été expropriée. A la mort du mari, on ferme la maison, on réquisitionne tout, y compris sa voiture personnelle, et tout l’avoir déposé en banque et la pension des enfants ; on exige d’elle la moitié de sa propre pension.

 

Et après cela, les membres de la famille de son feu mari fréquentent dévotement l’église, communient, en véritables pharisiens, au Corps et au Sang du Christ. Quel scandale !

 

Non ! Ceux qui placent les veuves et leurs enfants dans de telles conditions ne sont pas des disciples du Christ même s’ils se disent membres actifs de nos communautés, de nos Scholas Populaires, de nos groupes de Légion de Marie, de nos Confréries et de nos Archiconfréries.

 

 

DEUXIEME PARTIE : LA VEUVE DANS LA LOI MOSAIQUE…

 

De leur temps, les prophètes prenaient la défense des veuves qui appartenaient, avec les étrangers et les orphelins, à la catégorie des personnes dont le seul défenseur et refuge était Dieu :

 

« Apprenez à faire le bien, recherchez le droit, nous dit Isaïe, secourez l’opprimé, soyez juste pour l’orphelin, plaidez pour la veuve » (Is 1, 17).

 

Jérémie de son côté, dit :

« Si vous n’opprimez pas l’étranger, l’orphelin et la veuve… alors je serai avec vous en ce lieu, dans le pays que j’ai donné à vos pères depuis si longtemps pour toujours » ( Jr 7, 6).

 

Et le message de Michée s’applique point par point aux conditions de la veuve dans nos régions :

 

« Les femmes de mon peuple, nous dit Yahvé, vous les chassez des maisons qu’elles aimaient ; à leurs enfants, vous enlevez pour toujours l’honneur que je leur ai donné » (Mi 2, 9).

 

La Loi Mosaïque se faisait un devoir de protéger l’étranger, l’orphelin et la veuve :

 

« Vous ne rudoierez pas une veuve, ni un orphelin. Si tu le rudoies et qu’il se plaigne à moi, je prêterai l’oreille à sa plainte » (Ex 22, 22).

 

 

… ET DANS LES PREMIERES COMMUNAUTES CHRETIENNES

 

Nous retrouvons le même esprit dans les communautés chrétiennes primitives. On y secourait les veuves conformément au précepte du Seigneur. Il nous suffit à ce sujet de relire les premiers chapitres des Actes des Apôtres, et surtout la Lettre de Saint Jacques, pour nous convaincre que tous avaient le devoir de visiter et d’assister les veuves à tout instant :

« La dévotion pure et sans tâche devant Dieu et notre Père, consiste en ceci : visiter les orphelins et les veuves dans les épreuves, se garder de toutes souillures du monde » (Jc 1, 27).

 

Les veuves partageaient la vie de la communauté, et il semble même qu’elles vivaient regroupées dans certaines maisons de chrétiens fortunés, sous le contrôle d’une femme – telle Tabitha que Pierre ressuscita à Joppé (Ac 9, 36-43).

 

Bien plus, tout porte à croire que dans les communautés chrétiennes primitives existait une confrérie des veuves. La Lettre de Saint Paul à Timothée en présente les exigences et la tâche.

 

Précisons que Saint Paul distinguait trois catégories de veuves :

  • Celles que la Communauté n’avait pas à assister, parce qu’elles avaient de la famille, ou vivaient chez des chrétiens fortunés ;
  • Celles que la communauté se devait d’assister, les ‘’vraies veuves’’, parce que seules au monde ;
  • Et enfin celles qui, assistées ou non, étaient appelées à remplir certaines fonctions officielles dans les communautés, comme en témoigne cette recommandation de Paul à Timothée :

 

« Honore les veuves, j’entends les vraies. Si une veuve a des enfants ou des petits enfants, il faut avant tout leur apprendre à pratiquer la piété envers leur propre famille et s’acquitter de leur dette envers leurs parents. Voilà ce qui plaît à Dieu. Mais la vraie veuve, celle qui reste absolument seule, s’en remet à Dieu et consacre ses jours et ses nuits à la prière et à l’oraison. Quant à celle qui ne pense qu’au plaisir, quoique vivante, elle est morte. Cela aussi tu le rappelleras, afin qu’elles soient irréprochables. Si quelqu’un ne prend pas soin des siens, surtout de ceux qui vivent avec lui, il a renié la foi ; il est pire qu’un païen…

 

« Ne peut être inscrite au groupe des veuves qu’une femme d’au moins soixante ans, n’ayant été mariée qu’une fois. Elle devra produire le témoignage de sa bonne conduite : avoir élevé des enfants, exercé l’hospitalité, lavé les pieds des saints, secouru les affligés, pratiqué toutes les formes de la bienveillance.

 

                            Et il conclut :

« Si une croyante a des veuves dans sa parenté, qu’elle les assiste, afin que la communauté n’en supporte pas la charge, et puisse ainsi secourir les vraies veuves » (1 Tm 5, 3-17).

TROISIÈME PARTIE : REGARD CHRÉTIEN SUR LES CONDITIONS DE VIE DE LA VEUVE

 

Si la veuve dans notre société est traitée de façon inhumaine, n’est-ce pas notre faute ? Nous sommes prudemment silencieux quand il s’agit de dénoncer les traitements indignes auxquels est soumise la veuve, et sagement réservés quand il faut passer à l’action en faveur de la veuve. Au nom d’une coutume qui lèse les valeurs humaines et les droits les plus légitimes et les plus précieux de l’être humain, nous abandonnons à son triste sort la veuve démunie de tout, de son mari, de sa liberté et de la part des biens qui lui reviennent de droit.

 

Ne sont-ils pas des menteurs, des hypocrites, des égoïstes, ceux qui continuent à fréquenter les églises, à pratiquer les sacrements, alors que dans leurs maisons, dans leurs familles, dans leurs quartiers, dans leurs communautés chrétiennes, les veuves sont traitées indignement ?

 

Ne sommes-nous pas du sel affadi dans ce pays, où les droits de la veuve sont souvent méconnus ? Le Christ dit :

 

« Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux » (Mt 5, 20).

 

N’est-ce pas lui qui nous dit aujourd’hui :

 

‘’Quand tu viens à la prière, à l’offrande, à la réunion de la Schola Populaire, de la Confrérie ou de l’Archiconfrérie, de la Chorale, etc., si tu te souviens dans ta famille, dans ta maison, dans ton quartier, dans ta communauté…, une veuve souffre encore ces mauvais traitements… va, retourne chez les tiens et dis-leur qu’elle est une personne humaine qui jouit de certains droits inaliénables… Oui ! Va te réconcilier avec cette veuve et reviens pour l’offrande, la prière ou la réunion’’.

 

Les traitements infligés à la veuve (et parfois au veuf) sont contraires à la loi d’amour enseignée par le Christ : « Je vous donne un commandement nouveau, c’est de vous aimer les uns les autres, oui de vous aimer, vous aussi les uns les autres comme je vous ai aimés. A cela tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous vous aimez les uns les autres » (Jn 13, 33-34). Les conditions dans lesquelles on place la veuve favorisent très souvent la maladie, et, par conséquent, hâtent sa fin.

 

Mes frères, la valeur du deuil ne réside pas dans sa durée, encore moins dans les mauvais traitements infligés à la veuve. Dieu lui-même nous indique l’attitude que nous devons adopter :

 

« Mon fils ! Répands tes larmes pour un mort, pousse des lamentations, pour montrer ton chagrin, puis enterre le cadavre selon le cérémonial et ne manque pas d’honorer sa tombe. Pleure amèrement, crie ton chagrin, observe le deuil comme le mort le mérite puis console-toi de ton chagrin, car le chagrin mène à la mort ; un cœur abattu perd toute vigueur ; avec les funérailles, il faut laisser la peine ; une vie de chagrin est insupportable : n’abandonne pas ton cœur au chagrin, repousse-le. Songe à ta propre fin » (Sir 38, 16-21).

 

Notre attitude vis-à-vis des enfants et de la veuve manifeste une incompréhension grave et coupable du sacrement de mariage. Le Christ nous l’a bien expliqué, l’homme et la femme ne font plus qu’un :

 

« N’avez-vous pas lu, nous dit le Christ, que le Créateur dès l’origine, les fit homme et femme et qu’il a dit : ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme ; et les deux ne sont plus deux, mais une seule chair » (Mt 19, 4-7).

 

Le mariage est une mise en commun à deux, en vue de bonheur des époux et des enfants. Il n’est donc pas normal que la parenté du mari défunt s’approprie les biens acquis durant la vie conjugale. Selon les exigences de la loi évangélique, la belle-famille n’a pas le droit de dépouiller la veuve et ses enfants de l’héritage auquel ils ont droit.

 

Cela ne peut plus durer. Aujourd’hui, c’est le Seigneur lui-même qui parle à chacun de nous, en particulier : ‘’Ne maltraite plus les orphelins ; ne martyrise plus la veuve, n’exproprie ni la veuve ni ses enfants ; ne la laisse plus dormir à même le sol ; ne lui donne plus à boire dans les récipients malsains ; donne à la veuve l’occasion de parler à l’inhumation de son regretté mari ; ne la garde pas contre son gré ; mais si tel est son désir, ne lui refuse pas le droit de rester dans ta famille ; ne lui donne pas de mari qu’elle ne désire pas.

 

 

LA RESPONSABILITE DES FEMMES 

 

Plus que jamais la femme doit être le propre artisan de sa libération. Compagne de l’homme, elle est son égale en droits et en devoirs. Or, une des responsabilités qui lui incombent est de contribuer à l’amélioration de la situation de la veuve. Nous sommes heureux de constater que de plus en plus la femme de notre société a conscience de l’injustice à son égard et de la violation de ses droits en tant que personne humaine. Mais plus heureux sommes-nous encore de la lutte menée par la femme congolaise, de concert avec les autres femmes africaines, pour son émancipation, sa libération du joug de certaines coutumes ancestrales irrespectueuses de la personne féminine.

 

Nous convions donc les femmes à s’engager dans cette voie de la révolution pour la libération de la veuve. Mais ceci n’est possible que si les femmes elles-mêmes se montrent compréhensives à l’égard des veuves durement éprouvées et les ménagent pour ne point augmenter leur peine.

 

Les veuves elles-mêmes doivent vivre chrétiennement leur veuvage dans la prière, le respect de leur cœur et de leur corps ; se laisser guider dans toutes leurs démarches par la loi de charité. Qu’elles prient pour leurs maris défunts ; qu’elles fassent dire des messes pour le repos de leur âme ; qu’elles communient à cette intention ; qu’elles s’appliquent à l’éducation chrétienne de leurs enfants ; qu’elles conservent les liens d’affinité tissés entre elles et les parents de leur mari défunt et, si elles le peuvent, qu’elles prennent soin d’eux, conformément à l’ordre de Saint Paul, à Timothée : « Quelqu’un qui ne prend pas soin des siens (entendez aussi les parents des maris défunts) a renié sa foi ; il est pire qu’un païen » (1 Tm 5, 8).

 

Pourquoi dans notre pays, ne verrions-nous pas naître une Confrérie de veuves qui favorisent leur vie spirituelle et – pourquoi pas – travaillerait à améliorer les conditions matérielles de bon nombre de veuves ! Les chrétiens dans leurs communautés et paroisses respectives pourraient mettre sur pied une telle confrérie où la veuve trouverait le climat de prière et de soutien moral – voire matériel – dont parle Saint Paul dans sa Lettre à Timothée.

 

Pour ce qui est de l’intégration de la veuve dans la belle-famille et de son remariage, sachez que « la femme reste liée à son mari aussi longtemps qu’il vit, mais si le mari meurt (si Dieu lui-même les sépare) elle est libre d’épouser qui elle veut, mais dans le Seigneur seulement (qu’elle se marie religieusement) » (1 Cor 7, 23).

 

C’est à chacun de nous maintenant de travailler à l’amélioration des conditions de la veuve, en nous laissant mener par la loi de la charité et en respectant les droits de chaque personne.

 

Puisse le Seigneur, nous libérer des habitudes païennes à l’égard de la veuve et nous donner un cœur et un esprit nouveaux, cet esprit de ressuscités qui nous donnera la force de mener à bien cette lourde tâche de rénovation. Amen !

  

 

Brazzaville, le 27 Février 1971

+ Théophile MBEMBA

Archevêque de Brazzaville

 

 

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