Le developpement


 LETTRE PASTORALE

SUR LE DÉVELOPPEMENT

 

   Carême 1970

 

Mes frères,

 

 

Bientôt, c’est Carême et la montée liturgique vers Pâques : le sommet et le couronnement, par Dieu le Père, de l’œuvre rédemptrice que Notre Seigneur est venu accomplir en notre faveur et pour nous en ce monde.

 

Le Carême, temps intense de prière et de pénitence par excellence, est celui aussi qui est propice à la réflexion pour la révision de nos vies et de nos comportements devant Dieu et nos frères, les hommes. En effet, aimer Dieu, prétendre le servir, est vain, si nous n’aimons et ne servons le prochain. « Que celui qui aime Dieu, aime aussi son frère » (Jn 4, 21).

 

Aussi, nous voulons vous indiquer une piste de réflexion en même temps qu’un domaine où chacun pourra se dépenser corps et âme de toutes ses énergies.

 

Il s’agit du développement et de ce qu’il requiert, exige de nous pris collectivement ou individuellement, en tant que homme, citoyen congolais, chrétien ou disciple du Christ.

 

Vous conviendrez avec moi, mes frères, de ‘’l’a propos’’ du sujet, car le grave et difficile problème du développement entendu en son plénier recouvre deux aspects complémentaires essentiels de l’homme qui est corps et âme. Le développement est en faveur de l’homme, pour l’aider à répondre à ses besoins vitaux, ceux qui le concernent en tant qu’être incarné, social, doué de volonté et d’intelligence. Plus l’homme est développé, mieux il est l’homme, épanoui et capable de répondre à la pensée de Dieu son Créateur.

 

« Je suis venu pour qu’ils aient la vie » (Jn 20, 31). Œuvrer pour le développement, c’est contribuer avec le Seigneur à donner la vie aux hommes. Et la Pâques du Seigneur devient, pour lui et pour tous les hommes, le passage de la mort à la vie qui est gloire et vision béatifique du Père. Aussi, n’est-il pas vain qu’en ce Carême nous vous entretenions du développement devenu le nouveau nom de la paix. Le développement, comme nous le verrons, exige une ascèse et des efforts physiques et moraux de tous les hommes et de chacun.

 

 

LES SIGNES DES TEMPS

 

D’ailleurs, qui que nous soyons, où que nous soyons, quelles que soient les voix qui nous parviennent, ouvrons bien nos sens, nos yeux et nos oreilles, surtout notre cœur et notre intelligence : autour de nous, tout les signes des temps, nous convie à réfléchir et à parler du développement, ou plutôt à nous convaincre de ce qu’il faut faire et nous mettre à l’action. Nos pays viennent de franchir le seuil de l’indépendance politique. C’est une étape importante, car elle est le principe de l’autonomie et de la liberté des gens capables de disposer d’eux-mêmes, de se donner une constitution et des institutions à leur gré pour atteindre les objectifs nécessaires à leur épanouissement. Cependant, si cette indépendance politique est indispensable à l’existence d’un Etat, et convient bien à l’homme, elle n’est réelle et véritable que lorsqu’elle s’appuie sur l’indépendance économique. Les deux aspects sont complémentaires et devraient toujours aller ensemble : le premier répondant à la vocation de l’homme créé libre par Dieu, et les second, à la mission qu’il a reçue de « cultiver et de dominer la terre » (Gn 2, 15).

 

La situation historique a laissé notre continent dans une échelle économique très bas. Elle n’est pas encore parvenue à maîtriser et à utiliser au mieux les ressources qu’elle est en train d’inventorier, tandis que la société qui, autrefois vivait d’une économie d’autarcie, s’est ouverte à l’économie d’échange monétaire devant des besoins sans cesse croissants, au fur et à mesure que les contacts avec d’autres pays se multiplient par des voyages et toutes sortes de voies de communications sociales. En outre, l’Afrique dont les cadres ancestraux éclatent, est comme écartelée de toutes parts par les fortes propagandes d’idéologies que certaines puissances économiques exercent sur elle.

 

 

I- LE DEVELOPPEMENT

 

1. Qu’est-ce que le développement ?

 

Le développement, rien que par son nom, suggère l’idée d’un état, d’une situation en croissance vers son accomplissement ou sa perfection.

 

De nos jours, en termes économiques, le développement désigne ‘’l’évolution globale d’une société se mobilisant elle-même sous l’impact de la civilisation scientifique et technique et mettant en œuvre tout son capital de civilisation et de culture pour faire face à la situation nouvelle dans laquelle elle se trouve du fait de l’évolution historique’’ (Cosmao).

 

Le terme est relativement récent, ainsi que le temps où cela a commencé à faire éveil chez tous les hommes.

 

Après la dernière grande guerre mondiale et avec l’accession à l’indépendance de plusieurs pays, anciennement colonies, notre monde se trouve divisé en deux : d’une part, des nations riches, et des nations pauvres, d’autre part.

 

Le développement est en soi une œuvre de longue haleine. Il doit durer pour tout homme autant que durera son histoire, car multiples sont les phénomènes du sous-développement contre lequel l’homme et la société doivent lutter. C’est le faible revenu annuel moyen par habitant – les trop bas salaires – la forte natalité – mais aussi la forte mortalité infantile – l’insuffisance de moyens sanitaires – la malnutrition – l’analphabétisation – le chômage – le manque d’infrastructure – l’insuffisance d’investissements par les nationaux eux-mêmes – l’insuffisante capacité d’absorption d’aide qui  nous vient de l’extérieur. C’est devant ce tableau de misères que le Pape Paul VI s’est écrié : ‘’Le sous-développement est  là : véritable défi à la face de l’humanité’’.

 

Voilà, mes chers frères, des situations contre lesquelles lutte le développement. Mais le développement n’est pas seulement le fait de l’homme qui, par  son industrie, se procure le nécessaire pour se vêtir, se loger et satisfaire à ses multiples besoins. En réalité, un vrai développement, pour être utile et salutaire à l’homme, doit le concerner et tenir compte de toutes ses dimensions verticales et horizontales qui font de lui un être vraiment humain, social, religieux.

 

2. L’homme et le développement dans la pensée de Dieu.

 

Il ne pourrait être autrement quand on sait que le développement est l’œuvre par excellence qui associe l’homme à Dieu comme un véritable ‘’co-créateur’’. Là-dessus, la pensée de Dieu est claire. « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Or, dit la Genèse, la terre était vague et vide, les ténèbres couvraient l’abîme, l’esprit de Dieu planait sur les eaux. » (Gn1.1.2) Nous savons comment Dieu, par la suite, a organisé et peuple l’univers. Quand tout fut prêt pour recevoir le couple humain, « Dieu créa l’homme à son image, à  l’image de Dieu, homme et femme, il les créa ». Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-là. » Soumettre la terre, dompter la terre, c’est la rendre utile, la faire produire, en tirer les éléments de toutes sortes pour l’usage et le bien-être de l’homme. Voilà ce que Dieu demande à l’homme. Voilà ce que Dieu demande à l’homme qui, ayant un corps, a été doué d’une âme, d’une intelligence et d’un vouloir.

 

Quant aux efforts qu’exige le développement, ils sont connus dès l’origine : « A la sueur de ton front, tu mangeras ton pain » (Gn 3, 19). Dieu veut le développement dont le principe et la raison d’être sont comme inscrits au cœur de tout homme. Quel homme, en effet, n’aspire au bonheur ? « Tu nous a fait pour toi, Seigneur, et notre âme ne trouve qu’en toi son repos » (Saint Augustin).

 

3. L’enseignement de l’Eglise de toujours.

 

« Qui vous écoute, m’écoute » (Luc 10, 16) et « qui me voit, voit celui qui m’a envoyé » (Jn 12, 45). « Je m’en vais et moi je suis avec vous pour toujours, jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20).

 

Ce sont les paroles mêmes du Christ. Elles mettent en vedette cette vérité que l’Eglise est le Christ continué et répandu parmi les hommes pour les enseigner et les nourrir du pain de vie. « L’Eglise a le devoir  à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Evangile, de telle sorte qu’elle puisse répondre d’une manière adaptée à chaque génération aux questions éternelles des hommes » (Vat. II, G.S. n°404).

 

Les pays de vieille chrétienté ont évolué sous l’impulsion de l’Eglise. Les couvents des moines furent des foyers ardents de culture de toutes sortes. Leurs hôtels-Dieu furent les premiers refuges des malheureux et le lie où le pauvre et l’orphelin trouvaient leur subsistance quotidienne. L’évangile, semence de vie et paix, sut adoucir les mœurs et conduire les hommes à faire l’unité entre eux. De nos jours, comme par le passé, l’Eglise, toujours conforme à l’esprit de son divin fondateur, continue à se dévouer au service des hommes.

 

 Dans leurs grandes Encycliques, Rerum Novarum (Acta Leonis  XIII t.XI, 1892, pp. 97-148) de Léon XIII en faveur des ouvriers, Quadragesimo Anno (AAS 23, 1931, pp. 177-228) que Pie XI écrivit pour en célébrer le  40ème anniversaire, Mater et Magistra (AAS 53, 1961, pp. 401-440) et Pacem in Terris (AAS 55, 1963, pp. 257-304) de Jean XXIII- sans parler des messages au monde de Pie XII, les Papes ne manquèrent pas au devoir de leur charge de projeter sur les questions sociales de leur temps la lumière de l’évangile, nous dit le Pape Paul VI,  dans sa Lettre Encyclique ‘’Populorum Progressio’’ donnée à Rome à Pâques le 26 mars 1967. Le Pape de la Paix et du  développement a entrepris des voyages pour être en contact avec le monde en maille de développement, pour rendre à l’Eglise une âme et un cœur plus attentifs à la voix de ceux qui souffrent.

 

« Experte en humanité, enseigne Vatican II, l’Eglise, sans prétendre aucunement s’immiscer dans la politique des Etats, ne vise qu’un seul but : continuer, sous l’impulsion de l’Esprit consolateur, l’œuvre même du Christ venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, pour sauver, non pour condamner, pour servir, non pour être servi » (G.S. n°3, § 2).

 

Oui, parce que l’Eglise se considère comme le peuple de Dieu engagé dans le monde avec ses pasteurs et donc sa hiérarchie au service du peuple de Dieu, elle veut ‘’éclairer, au nom de la raison et de la foi, les consciences des hommes à partir des réalités concrètes et de leurs exigences’’. Ainsi, les Evêques se reconnaissent le devoir de faire participer l’Eglise, c’est-à-dire les chrétiens, à l’œuvre du développement.

 

 

4. Pas d’opportunisme.

 

Ainsi, en présence des situations nouvelles que connaissent nos pays, loin paraître opportuniste, ajustant son mode de présence et ses moyens d’action au milieu de la présence et ses moyens d’action au milieu de la société en mutation,  pour que cela se fasse sans  hiatus, ni ne porte préjudice à l’homme créé à l’image de Dieu et à qui il a été intimé l’ordre de dominer les éléments de la nature, l’Eglise accomplit sa mission de bienfaisance.

 

L’Eglise, attentive aux aspirations légitimes des hommes de tous les temps, se doit d’être le levain et le sel au sein de notre société nouvelle en train de se construire.

 

 

II- COROLLAIRES

 

De tout ce que nous venons de constater, il s’avère très clairement que le développement  est :

  1. Une œuvre nécessaire pour notre temps ;
  2. Essentiellement communautaire ;
  3. Conforme aux exigences évangéliques et
  4. A la vocation de tout homme ;
  5. Où le chrétien est appelé à jouer un rôle de ferment.

 

  1. Une œuvre nécessaire pour notre temps.

 

L’idée de la nécessité du travail ou du développement se trouve vivante dans la philosophie bantoue : ‘’Kimvuama ka ki gându ko ; sala ba salâ kio’’ (c’est le travail qui donne accès aux richesses). Le travail, quel qu’il soit, fait l’honneur de l’homme : il lui permet de prendre sa place dans la communauté  et de contribuer à l’accroissement du patrimoine familial.

 

Mais jadis, on travaillait pour les intérêts familiaux et les besoins immédiats.

 

Aujourd’hui, nous n’en sommes plus là. Notre  société qui vivait d’économie, d’autarcie s’est ouverte à l’économie d’échange monétaire devant les  besoins sans cesse croissants, au fur et à mesure que nos contacts avec d’autres pays se multiplient par des voyages et toutes sortes de voies de communications sociales. C’est tout cela qui nous force à nous dépasser pour nous mettre au diapason des hommes d’autres nations et travailler à notre développement.

 

  1. Essentiellement communautaire.

 

Le développement, mes chers frères, avons-nous dit, est une entreprise en faveur de l’homme pour son plein épanouissement en tant que vivant en société avec les autres hommes et ayant des relations très particulières avec Dieu, son Créateur. Faits pour vivre en société, nous devons nous mettre, les uns et les autres, au service de tous. La multiplication des tâches et des secteurs du développement exige la solidarité entre les hommes. L’union fait la force et nos ancêtres disaient : ‘’M’lembo m’mosi, ka wu sikaka ngoma ko’’. Ce qui veut dire : un seul doigt ne peut jouer du tam-tamcasser une arachide ou laver la figure. Ce proverbe nous enseigne la solidarité qui s’impose aux hommes que Dieu a unis pour une œuvre commune. Le développement est donc une œuvre à laquelle tous et chacun doivent s’atteler. ‘’La solidarité universelle qui est un fait, et un bénéfice pour nous, est aussi un devoir’’ (Populorum Progressio n°17).

 

  1. Conforme aux exigences évangéliques.

 

La vie du Christ, toute sa personne et toute l’histoire de son passage sur la terre résument toute l’œuvre du salut du monde. Son incarnation invite l’homme à assumer toutes les exigences de la vie humaine. Jésus apprit un métier et les premiers appelés à le suivre eurent un métier. Il fut très sensible devant la misère ; aussi est-ce par compassion qu’il utilisa sa puissance surnaturelle pour opérer des miracles.

 

N’est-ce pas là le charpentier ? (Mc 6, 3). Simon Pierre, André, Jacques, Jean étaient des pêcheurs… Je vous ferai pêcheurs d’hommes (Mt 4, 18.22). Paiement des ouvriers envoyés à la vigne (Mt 20, 1-16). Les talents, les mines répartis selon les capacités de chacun (Mt 25, 14-30). L'ouvrier mérite son salaire (Mt 10, 10). Nous sommes de pauvres serviteurs ; nous n’avons fait que notre devoir (Lc 17, 7-10). Heureux le serviteur que le maître trouvera bien occupé (Lc12, 42-46.47-48). Mon Père travaille sans cesse et moi aussi je travaille (Jn 5, 17). La nuit vient où nul ne peut travailler (Jn 9, 4).

 

Le Christ nous enseigne et nous fait comprendre le grave devoir qu’à l’homme de travailler. Faisant écho à cet enseignement,  Saint Paul dira : « Si quelqu’un ne  veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2 Thes 3, 10).

 

  1. C’est conforme à la vocation de tout homme.

 

‘’Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer, car toute vie est vocation’’ (Populorum Progressio n°15). Doué d’intelligence et de liberté, il est responsable de sa croissance, comme de son salut.

 

Dans la société par rapport aux autres, l’homme est comme les membres de notre corps dont l’existence et l’activité de chacun d’entre eux servent à l’harmonie et au  bon fonctionnement de tout notre être humain. C’est pourquoi le Concile affirme qu’ ‘’ils s’éloignent de la vérité, ceux qui, sachant que nous n’avons point ici-bas de cité permanente, mais que  nous marchons vers la cité future, croient pouvoir, pour cela, négliger leurs tâches humaines, sans s’apercevoir que la fin même, compte tenu de la vocation de chacun, leur en fait un devoir plus pressant’’ (G.S. n°43)

 

 

  1. Le chrétien, ferment de la société.

 

Face aux exigences du développement, il va de soi que le chrétien est appelé à jouer un rôle de ferment. Sa foi en l’enseignement de Dieu, du Christ et de l’Eglise lui en fait un ordre et un devoir. Conséquence : l’homme doit faire preuve de compétence, de dévouement et de perspicacité. Comme le Christ, le chrétien doit s’atteler à l’œuvre du développement pour lutter contre la misère des hommes et apporter ainsi sa contribution dans l’édification du monde selon le plan de Dieu.

 

Ainsi ‘’s’accomplit en plénitude le vrai développement qui est le passage, pour chacun et pour tous de conditions moins humaines à des conditions plus humaines’’ (Populorum Progressio n°20). « Le labeur des hommes, bien plus pour le chrétien, a encore mission de collaborer à la création du monde surnaturel, inachevé jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à constituer cet homme parfait dont parle Saint Paul’ : ‘’qui réalise la plénitude du Christ’’ (Eph 4, 13), (Populorum Progressio n°28).

 

 

III- LES FREINS AU DEVELOPPEMENT

 

Nous essayons de définir ici, chers frères, quelques-uns des obstacles qui freinent la marche vers le développement. Savoir cela peut nous être utile et nous armer moralement contre tout découragement au cas où les choses ne vont pas aussi vite que nous le voudrions. Peut-être trouverons-nous aussi l’attitude psychologique, le juste langage à utiliser, pour faire faire ce tremplin sans trop de heurts, mais avec ensemble et harmonie.

 

En Afrique, l’apport des civilisations étrangères, l’apport des civilisations étrangères, notamment occidentale, et leur contact avec notre continent, ont créé  et continuent de créer deux types d’hommes qui s’opposent sur plusieurs domaines ; ce qui est cause de tourments et d’une multitude d’instabilités au sein de nos sociétés.

 

Sur des structures anciennes créées et basées sur la coutume, l’administration coloniale a posé les siennes, ignorant ou mésestimant ce qui était avant. En réalité, une nouvelle vie s’est construite, sans aucun rapport de l’une à l’autre.

 

Alors l’autorité coloniale est plaquée sur l’autorité ancestrale ; croyance ancestrales sur croyances nouvelles ; culture traditionnelle sur culture étrangère ; économie de marché, de monnaie et d’échange sur économie traditionnelle autarcique ; contrat matrimonial étatique, civil, religieux, sur contrat matrimonial coutumier ; famille coutumière sur famille de conception européenne occidentale ; médecine africaine du ‘’nganga’’ sur médecine européenne : deux types d’hommes. Telle est la situation dans laquelle se trouve actuellement notre Afrique à la recherche de son équilibre politique, économique, social et religieux.

 

Insuffisante est encore l’assimilation de connaissances techniques des principes et des et des lois qui le concernent. Il faut éduquer, susciter des audaces et créer en chaque individu cette fierté qui met son honneur à produire plutôt qu’à consommer. Les spécialistes en la matière ont la lourde tâche d’éduquer et d’initier leurs compatriotes à l’œuvre du développement.

 

Notre atavisme : ce que nous sommes de par notre origine, le monde ambiant, nos coutumes, nos mentalités et nos croyances, souvent superstitieuses, sont autant de freins qui nous empêchent d’évoluer et nous maintiennent dans la peur et la médiocrité. La coutume porte, commande, protège les institutions et s’efforce de les maintenir dans leur ‘’statu quo’’, se déclarant ainsi souvent l’ennemie jurée de tout changement. La pression sociale trop grande sur les activités au sein d’une famille ou d’un village paralyse ainsi toute initiative personnelle. C’est ainsi que, par exemple, beaucoup de jeunes ne peuvent mettre facilement en pratique des méthodes nouvelles concernant le travail, le commerce, l’élevage, les relations humaines, bref toute organisation lucrative.  Ils craignent de ‘’dépasser’’ en quoi que ce soit, les anciens qui, sans cessent, les menacent de tous les malheurs possibles au moyen de la sorcellerie qui, hélas, est trop accréditée dans nos sociétés. La croyance à la sorcellerie favorise ainsi la médiocrité et paralyse l’élan des jeunes et la générosité de tant d’autres qui veulent lutter contre le sous-développement.

 

Nous voyons très bien que de telles croyances ne peuvent pas favoriser notre évolution. Nous sommes souvent victimes de ces croyances païennes, parce que nous manquons de foi et de confiance en celui qui nous a dit : « Gardez courage, j’ai vaincu le monde » (Jn16, 33).

 

Sachez-le, mes frères, le développement est une œuvre où chacun apporte sa pierre de taille et qui exige que nous soyons très nombreux. ‘’Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre’’ (Gn 1, 28). Ainsi ordonne Dieu. Le développement aide l’homme à s’acquitter honorablement de cette mission. Il faut louer et féliciter les parents qui acceptent, de bon cœur, et élèvent, au prix de mille sacrifices, les enfants que Dieu leur envoie. ‘’La famille est chose sacrée, elle n’est pas seulement le berceau des enfants, mais aussi de la nation, de sa force et de sa grandeur’’ (Pie XII). Aussi nous voudrions rappeler, à tous, le devoir d’accueil et du respect de la vie de l’enfant et aux chrétiens les 4ème  et 5ème commandements de Dieu, qui régissent la famille et les rapports avec le prochain. Nous désapprouvons et condamnons en conséquence certaines pratiques déshonorantes, et d’ailleurs étrangères à la mentalité bantoue, tel que l’avortement qui est un grand attentat au germe de la vie humaine. ‘’Kabu dia Nzambi, ka di kalu ko’’ (Ne pas refuser le don de Dieu).

 

 

IV- QUE POUVONS-NOUS FAIRE ?

 

Chers chrétiens et tous les hommes de bonne volonté, les choses que nous venons d’évoquer ne serviraient à rien si elles ne nous incitaient à besogner. Chacun doit se sentir concerné et avoir comme hantise d’opérer pour le bien commun.

 

Nous prenons l’occasion qui s’offre à nous, pour nous réjouir, bénir et encourager toutes les initiatives privées ou communautaires en faveur du développement.

 

Avec respect et reconnaissance, nous savons gré aux divers responsables de la Nation qui, chacun à sa place, travaillent pour le développement. Le développement exige des transformations audacieuses, profondément novatrices. A chacun d’y prendre généreusement sa part, surtout ceux qui par leur éducation, leur situation, leur rang, ont de grandes possibilités d’action. Il appartient aux pouvoirs publics de choisir, voire d’imposer les objectifs à poursuivre, les buts à atteindre, et de prévoir aussi, sans léser la dignité humaine, les moyens pou y arriver. Il leur appartient encore de stimuler toutes les forces regroupées dans cette action commune.

 

Nous vous convions, chers frères, à jouer votre rôle de levain au sein de vos communautés naturelles, civiles et religieuses. Vous le faites déjà, vous, membres des Scholas Populaires, par vos chants dont le but est de christianiser et de faire évoluer nos coutumes et nos mentalités dans le sens du progrès.

 

Il en est de même lorsque réunis en ‘’Mabundu’’ (Communautés chrétiennes) vous vous mettez au travail pour produire plus ou pour exécuter des travaux d’intérêt commun, tels que la confection d’une route, d’un pont, la construction d’une école pour l’éducation morale, intellectuelle et civique de l’enfant. Autrefois, c’est au ‘’Mbongui’’ que les jeunes s’initiaient à leur vie d’hommes et à leur tâche future. Dans notre vie moderne, ce sera à l’école, mais une école qui sera non seulement le local où l’on apprend à lire, à écrire, à compter et à parler des langues étrangères, mais un foyer qui dispense tout ce qui peut porter à l’homme à mieux prendre conscience de lui-même, à se construire, à dominer la nature et à la mettre à son service. Ainsi, le cercle des parents, le village, l’école, une émission de radio, un message d’un Responsable, un cours de couture, une leçon des choses donnée à des femmes illettrées, peuvent contribuer efficacement à former un citoyen engagé dans l’action de rénovation nationale.

 

L’Eglise qui participe au mouvement de l’histoire humaine de notre temps convie tous ses fidèles et tous les hommes de bonne volonté à s’ouvrir à leurs responsabilités dans l’Eglise et dans le monde : tout cela dans l’effort de renouveau de sa catéchèse qui englobe tout l’homme et son activité, son corps et son âme, sa vie et sa société.

 

Puisse le Seigneur, en ce Carême 1970, nous donner son Esprit de charité pour œuvrer à l’édification de notre pays, au bonheur et à la prospérité de tous.

 

Dieu tout-puissant, qui as institué le travail pour que les hommes puissent progresser en s’entraidant, donne-nous, dans notre labeur, un esprit fraternel. Par le Christ Notre Seigneur.

 

Brazzaville

 Théophile MBEMBA

Archevêque de Brazzaville

 

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