Recensions littéraires et autres

Mes recensions Bulletin du Cercle littéraire, Lausanne.


VOYAGE AU BOUT DE L’ENFANCE, Rachid Benzine, Seuil, 2022

S’ADAPTER, Clara Dupont-Monod, 2022

AU COMMENCEMENT ETAIT LE VERBE. Sur la littérature suisse francophone au XXe s. Sylviane Dupuis, 2021

FRANCOPHONIE. POUR L’AMOUR DE LA LANGUE, JMG Le Clézio

UN GARçON COMME VOUS ET MOI, Y. Jablonka, Seuil, Paris, 2021

LA GUERRE DES RECITS, Christine Ockrent, 2020

RUINES BIEN RANGEES, Hélène Cixous,Gallimard, Paris, 2020

CHAVIRER, Lola Lafon, Actes Sud, Paris, 2020

ERRANCES, Olivier Remaud, Paulsen, Paris, 2019 . Les explorations aventureuses et géographiques de Vitus Bering

EN DORMANT SUR UN CHEVAL, John E. Jackson, Les Belles Lettres/essais, Paris, 2019

LE LIVRE DE MARTYRS AMERICAINS, Carol Joyce Oates, Ed Philippe Rey, t.r fr. 2019. Roman

FILLE DE PERSONNE, Cécile Ladjali, Actes Sud, Paris, 2019

SORTIR LE RELIGIEUX DE SA BOITE NOIRE, Pierre Gisel, Labor et Fides, Genève, 2019 ( Revue Itinéraires).

DE PIERRE ET D’OS, Bérengère Cournut, Le Tripod, 2019


LA NUIT, J'ECRIRAIS DES SOLEILS, Boris Cyrulnik, O. Jacob, Paris, 2019

On ne présente plus Boris Cyrulnik neuropsychiatre et auteur de nombreux best-sellers. Ce livre, comme les précédents, éblouit par sa capacité à créer un langage compréhensible entre les neurosciences et la culture, ici plus particulièrement l’écriture, la littérature. L’auteur n’hésite pas à parler de sa propre situation, de son histoire personnelle pour illustrer son propos. Ce faisant il produit un effet de fraternité humaine qui met à l’écoute de ce qu’il veut communiquer. Mais de nombreux autres auteurs seront convoqués tout au long de cet écrit pour illustrer sa réflexion en particulier ceux qu’il nomme « voyous littéraires » à cause de leur biographie mouvementée. Comment s’y sont-ils pris pour mobiliser leur créativité comme force de résilience ? L’acte d’écriture ou encore la mobilisation de l’imaginaire, du rêve, l’intéressent en ce sens qu’ils peuvent aider à traverser les situations difficiles qui se présentent. Ainsi il dira « Les mots écrits possèdent un pouvoir de métamorphose ». Ou plus loin, soulignant qu’il n’y a rien de magique dans l’acte d’écriture : « En écrivant, en raturant, en gribouillant des flèches dans tous les sens, l’écrivain raccommode son moi déchiré ». La littérature n’est-elle pas truffée de chagrins « magnifiques » qui ont facilité le « travail de deuil » ? D’autre part, « l’aptitude à la rêverie est une caractéristique de la condition humaine[1]». Possibilité qui paraît vaine aux yeux de certains mais qui pourtant constitue un moyen de secours important. Le rêveur se crée un autre espace où la situation se déroule différemment. Il peut parfois y puiser la force de survivre, puis de changer la donne réelle. Ne sait-on pas qu’en certaines cultures (celle du judaïsme par exemple), cette force du rêve est liée à la symbolique du renouvellement !

Ainsi, l’auteur mettra-t-il en évidence l’aspect poïétique du langage écrit. Sa capacité à faire expérimenter un certain dynamisme. Cette possibilité concerne également l’autre veine de son propos, celle de la biologie. En ce sens, il soulignera le fait que « le cerveau n’est pas un récipient passif ». Les nourritures diverses qui lui sont servies influencent son fonctionnement. Il va ou non « arboriser ». L’ennui par exemple « l’éteint ». Tout au contraire la diversité de langages ou des points de vue, lui offre une stimulation. Ce ne sont là que quelques aspects de ce livre très documenté qui allie les données des neurosciences à celles de la créativité de prestigieux auteurs que la vie n’a pas épargnés. Ecrit émouvant. Ecrit d’humanité partagée et de confiance en la force de consolation et de réparation dont elle dispose.

1. J’ai expérimenté de ce trait par la poésie (îlienne, Traces) et par la fiction (Le deuil partagé, Du Tricorne).

MEMORIAL DE LA TERRE OCEANE, Kenneth White, Mercure de France, Paris, 2019. Poèmes bilingues.

On ne présente plus Kenneth White, ici poète, mais aussi le philosophe du « Nomadisme ». A partir de la réalité des paysages traversés (Sur la côte armoricaine) d’où s’échappent de vivifiantes bouffées d’air iodé, où l’on se régénère sous de fines pluies printanières, où l’on s’érafle aux aspérités des roches ou encore se plaît à sentir la douceur des sables, où les mille nuances des couleurs, et jusqu’aux blancheurs, sont détaillées, cet auteur invite à suivre ses pas, à observer les transformations en cours dans les paysages… Un monde se déploie où il ouvre une à une les possibilités de passer de la matérialité de la nature à la vie de l’esprit, ainsi dira-t-il : « Entre cumulonimbus et altostratus / la météorologie de l’esprit est complexe / soleil, océan, terre / créent toute une série de métamorphoses ». Cette approche ne va pas sans évoquer le poète japonais Bashô (Le Chemin étroit vers les contrées du Nord) ou encore plus près de nous, l’écrivaine Annie Dillard (En vivant en écrivant) mais avec un regard d’une ampleur peu commune. N’est-ce pas alors ce qu’il propose de plus précieux : cette ouverture à de vastes espaces peu encombrés où l’esprit peut prendre ses aises, déployer ses rêves, faire travailler l’imagination sans quitter la matérialité des éléments évoqués ? Lieux où corps et esprit sont réunis. Lieux habitables, qui l’ont été par d’autres (Pèlerinages et pérégrinations) dans le passé. Une nature enfin, qu’il reçoit comme elle se présente, sans filtre préalable, sans cadre préconçu. Qui pourtant évolue aussi comme l’indique ce poème, (né dans l’Altaï, voir Dans la salle des cartes) où « le chaman remplace le chasseur, l’esprit ouvre son espace » ?

Mais plus encore, comme l’annonce le titre de ce beau recueil, il s’agit d’un mémorial contre l’oubli. Le composent, non seulement les souvenirs des lieux visités, mais en chacun d’eux, une mémoire historique, culturelle, et plus lointaine encore provenant de mythes et de récits peuplés de dieux. Sa réflexion porte ainsi sur les liens entre mémoire et pensée (tels ces deux corbeaux surgis de la mythologie du nord) mémoire et matière (avec la philosophie de Bergson), mémoire et muses (n’en était-elle pas la mère ?). Enfin, les rythmes de cette écriture cherchent à traduire ceux de la nature qu’il visite.

Le lien que ces textes créent entre l’être humain voyageur et la planète Terre ne peut qu’appeler compréhension et connaissance respectives rejoignant ainsi les préoccupations écologistes.

Concluant son propos, la parole sur l’avenir appartient à un glacier. L’adieu par « ses froides lèvres bleu-vert » ne résonne-t-il pas comme une double fin ? Celle du poète, sans doute, mais aussi celle des géants de glace si souvent annoncée. Dès lors la parole même concernant la vie future ne pourra plus être dite, d’où la nécessité de la confier à l’écriture par ce riche mémorial.


UNE LONGUE NUIT MEXICAINE, Isabelle Mayault, Gallimard, Paris, 2019

DEBOUT SUR LE CIEL, Paule du Bouchet, Gallimard, Paris, 2018. Récit

CHERS FANATIQUES, Amos OZ, Gallimard, Paris, 2018