RÉÉCOUTE ET PETITES HISTOIRES

Élucubrations d’un Musicien de Jazz Confiné — Le Retour (épisode 10)                  

Ça y est, c’est reparti… je reprends du service pour Improjazz, version numérique…

Que vous raconter de neuf, en particulier?…

Et bien, depuis la parution du dernier numéro papier d’Improjazz en automne dernier, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Le covid s’est bien installé, contribuant à faire disparaître, sûrement avant l’heure, des musiciens que j’ai vénéré. La liste de ceux qui ont contribué à écrire la grande histoire du jazz et qui ne sont plus parmi nous est de plus en plus longue. Gary Peacock, Sonny Simmons, Freddie Redd, Chick Corea, Mark Whitecage (avec qui j’ai eu encore la chance de jouer il n’y a pas si longtemps) nous ont quitté; ils faisaient partie de mon panthéon et si Nietzsche a pu dire que sans la musique la vie serait une erreur, moi je dis que tous ces musiciens que j’ai adorés ont contribué à donner du sens à ma vie…

À part ça, entre la fin d’Improjazz-papier et maintenant, j’ai essayé, dans la mesure du possible, d’étayer après-coup mes propos quelque peu « borderline » tenus dans mes premières « élucubrations » (cf derniers numéros de la revue Improjazz de 2021).

En effet, si la plupart des lecteurs d’Improjazz ont apprécié mes écrits, du moins ceux de mon cercle d’amis, de connaissances et de confrères, quelques-uns se sont offusqués quant à la teneur sulfureuse de certaines de mes assertions: voir dans le salariat prolétaire une survivance atténuée de l’esclavagisme, oser comparer le lynchage d’ouvriers immigrés italiens à Aigues-Mortes au sort tragique des Noirs d’Amérique, vilipender le dénigrement automatique et systématique de créations blanches (dans le sens non-afro-américain) émanant de critiques et chroniqueurs des années 1970, regretter le fait de ne plus être à même de déterminer l’origine ethnique des musiciens de jazz dans les dicos modernes, etc; tout cela c’est aller trop loin, disent-ils…

Or, il se trouve que j’ai une bibliothèque et une discothèque bien fournies, grâce auxquelles j’ai pu déterrer des situations tellement extravagantes et inouïes, autant de pièces à conviction servant à étayer mes propos, même au-delà de ce que je pouvais espérer!… À croire qu’en Histoire (comme en jazz d’ailleurs) tout a existé, tout et son contraire!…
Rien n’est jamais simple, blanc ou noir (c’est le cas de le dire)… il vaut mieux y regarder à plusieurs reprises avant de se prononcer…

Reprenons donc dans l’ordre - ou plutôt le désordre - les quelques points sur lesquels j’ai mis le doigt et qui ne font pas forcément l’unanimité:

La Pluridimensionalité Stylistique

Je partais d’un postulat simple: Attention aux préjugés et aux clichés!
J’ai parlé de musiciens comme Coleman Hawkins ou Don Byas (épisodes 1 et 2) qu’on ne pouvait pas enfermer dans un seul style, représentant une seule période de leur carrière. L’autre jour, chez mon ami Fred, on a écouté un vinyle de Don Byas enregistré live au club « Montmartre » de Copenhague, en 1963, entouré d’une rythmique scandinave. Du Bebop pur! Or, l’Histoire n’a pas retenu spécialement Don Byas comme bopper (qu’il était aussi)…

Concernant le Bebop. J’ai dit que quelque part c’était une musique qui se voulait « anti-danse » (épisode 8)… C’est vrai pour l’essentiel. Mais des morceaux comme Now’s The Time ou d’autres blues de cette catégorie pouvaient inciter à danser. Les ballades, thèmes originaux ou standards, traitées bop se prêtaient à merveille pour danser les slows… Et, surtout, n’oublions-pas tous les efforts déployés par Dizzy Gillespie dès 1946-47 pour rendre le Bop dansable…

Donc, prudence!… Le côté « anti-danse » du Bebop, réalité quasi-philosophique du genre, n’était qu’une seule des multiples facettes de ce phénomène multiforme; on ne peut résumer toute la révolution du bebop qu’à cela…

Il en va de même de l’expression stylistique individuelle des principaux protagonistes du jazz moderne. Le jeu de Coltrane ne se limite pas aux « sheds of sound », aux milliers de doubles et triples croches alignées de façon ultra virtuose. Écoutez son solo sur Flamenco Sketches; c’est d’une sobriété étonnante… On retrouve ce souci d’extrême simplicité chez Miles Davis sur Blue Haze par exemple.

À l’inverse, on a des passages où le « cool » Lee Konitz « mitraille », sort des phrases rapides d’une technicité inouïe qui n’ont rien à envier à la virtuosité d’un Cannonball Adderley ou d’un Sonny Stitt (écouter Budo et Israël sur le disque mythique Birth of the Cool et plusieurs morceaux aux côtés de Lennie Tristano évidemment)…

Venons-en aux sujets « délicats » maintenant

Critiques Orientés Idéologiquement 

Dans mes premières élucubrations, je me disais choqué par par le ton de certains papiers de critiques, pourtant bien en place dans les années 1970; le peu d’estime qu’ils avaient par exemple pour Frank Sinatra et Chet Baker par rapport à leurs confrères de couleur, leurs jugements à l’emporte-pièce et superficiels, etc (épisode 3)…

Je croyais - ou du moins j’espérais - que cette (mauvaise) habitude de dénigrer systématiquement les productions d’artistes non-afro-américains avait fini par disparaître d’elle-même, à la fin des années 1970. Or, l’autre jour je suis tombé sur un petit catalogue de CDs, un supplément de Jazzhot n° 458 (décembre 1988), dans lequel j’ai pu lire, consterné, concernant Dave Brubeck:
« …comment se hisser parmi les tous premiers lorsqu’on est piètre pianiste sans grande imagination, accablé par une technique des plus douteuses, et, par dessus le marché, dépourvu de toute notion de swing? »

Tout simplement nul et lamentable. Non seulement le ton de ce petit commentaire est abject (quand je pense que des gens comme ça étaient payés pour pondre ce genre d’insanités), mais en plus cela relève de la diffamation… Quand on veut s’attaquer à quelqu’un comme Dave Brubeck, il faut aligner des arguments solides et ne pas se contenter de semi-insultes bon marché… et puis faire montre, tant que faire se peut, du minimum de culture générale; relever par exemple que Cecil Taylor, le chantre du piano free, citait toujours Dave Brubeck parmi ses premières sources d’inspiration…

Il n’y a pas pire chose que de descendre quelqu’un en flèche, surtout quand ce n’est pas justifié!…

Quant à reprocher à Dave Brubeck d’avoir vu son portrait en couverture d’un célèbre magazine US, assez tôt déjà (années 1950), je rappellerai que Monk a bénéficié du même honneur, quelques années plus tard…

L’absence de Hazel Scott dans les dicos de jazz (épisode 9)? Quand je faisais état de mon désarroi de ne point trouver de référence concernant une pianiste qui m’avait totalement subjugué dans un extrait de film retrouvé sur Youtube, je disais que j’avais déjà entendu parler d’elle, dans le passé. Et oui, pardi… elle a enregistré e.a. avec Charles Mingus et Charlie Parker - excusez du peu - c’est de là que je la connaissais…

Or, il a suffi que LeRoi Jones, dans son livre « People of the Blues » (par ailleurs très intéressant) décrète que Hazel Scott s’était rendue coupable d’avoir joué le jeu du showbizz blanc (comme si c’était la seule??!!) pour qu’elle ne soit pas en odeur de sainteté dans le cénacle des encyclopédistes officiels, bien dans la ligne « morale » du moment… Mais est-ce qu’on ira reprocher à Mingus et Parker d’avoir été des larbins de producteurs blancs; je pose la question…

J’avais vu Hazel Scott sur Youtube en compagnie de la chanteuse-danseuse-actrice Lena Horne, que je croyais blanche. Mon ami new yorkais, le batteur Lou Grassi, à qui j’ai envoyé mes textes, m’a envoyé un mail pour me faire savoir que Lena Horne, qu’il a connue, n’était pas que blanche, mais avait du sang afro-américain et même indien; une vraie métisse, quoi…
Désolé, autant pour moi!… voilà ce qui peut arriver quand on n’ose plus évoquer l’origine ethnique des artistes dans les dicos…

Francs-Maçons et Spiritualité (épisode 9)    

Puisqu’on a parlé de Dave Brubeck, qui a eu longtemps comme batteur Joe Morello, un franc-maçon, j’en profite pour glisser quelques mots sur la franc-maçonnerie dont j’ai déjà parlé dans mes premières élucubrations et je dirais que les francs-maçons, en relation avec le jazz, souffrent du même genre de « passions-centrisme » par rapport à leur famille que moi par rapport à l’Histoire Industrielle: tout voir et décliner à travers le prisme de sa passion…

En fait, si Joe Morello, le batteur, est devenu un spécialiste des rythmes composés, ce n’est pas tant parce qu’il était franc-maçon et, partant, féru de numérologie, mais plutôt parce qu’il était un membre actif et un pilier du groupe de Dave Brubeck qui lui s’adonnait à l’exploration de rythmes composés, comme le fera plus tard Don Ellis, qui n’était pas franc-maçon, que je sache…

Tous les peuples d’Europe Centrale pratiquant des danses sur des rythmes irréguliers, sont-ils d’obédience franc-maçonne??? J’en doute…

Il en va de même de la spiritualité… Le jazz a fait des avancées majeures à des époques assez peu « spirituelles »… Les soucis du quotidien de nombreux accros à l’héro de la période Bop et après étaient autrement plus bassement terre-à-terre que n’importe quelle considération métaphysique, de quelque sorte qu’elle eut été… Au contraire, l’adhésion à une pratique spirituelle, pouvant s’accompagner de la conversion à une nouvelle religion (Islam, Scientologie, Bouddhisme) a signifié chez de nombreux jazzmen la volonté de rompre avec un passé d’addiction, ce qui ne garantissait pas automatiquement une montée en puissance du fait créatif, pas chez tout le monde, en tout cas. Cela n’a pas toujours été la spiritualité qui a donné les moments d’intense créativité dans le jazz, mais elle a permis à beaucoup de musiciens de jazz de souscrire à une sorte de compromis de « potentialité de sursis vital », les tenant théoriquement à l’écart de leurs anciens démons…

De nos jours, avec le recul, nous pouvons faire feu de tout bois. Toutes les musiques que nous écoutons ont été ou sont produites par une multitude d’artistes, de toutes les couleurs et de toutes les sensibilités; on s’y perd… dans tel enregistrement, le musicien était/est-il athée, fervent catho ou évangéliste, juif pratiquant ou pas, converti à l’islam, scientologiste, bouddhiste, franc-maçon, rosicrucien, il-ne-sait-trop-lui-même? J’admets que cette question ne m’a pas trop préoccupé jusqu’à maintenant; je trouvais la musique en elle-même bien au-dessus de ces considérations de proximité « spirituelle ». Qu’Art Blakey ou Jackie McLean aient choisi de se faire musulmans, cela n’a pas empêché leur jeu de me fasciner (d’ailleurs pour Jackie McLean, je ne l’ai appris que récemment). Chick Corea, Lee Konitz scientologistes, et alors?!; leur musique n’en a pas pâti. Sonny Rollins, Tony Scott bouddhistes, du moins à une certaine époque de leur vie, qui leur en voudra pour cela? Don Cherry, Yussef Lateef, John et Alice Coltrane, les musiciens autour de Mahavishnu, etc… beaucoup ont eu leur(s) période(s) de « spiritualité » avérée(s), sans que leur talent baisse notablement; dans certains cas, leur nouvelle orientation a même infléchi, de façon intéressante, la configuration de leur langage musical… Contentons-nous d’écouter leur musique, tout le reste relève de la vie privée… 

Esclaves et Guerre de Sécession (épisode 9)    

J’ai essayé de démontrer que l’issue de la Guerre de Sécession, en 1865, même si l’argument anti-esclavagiste était tout le temps mis en avant, avait bien arrangé le Nord victorieux en quête de main-d’oeuvre bon marché pour faire marcher son industrie lourde en pleine expansion.

Pierre Miquel, dans son « Les Mensonges de l’Histoire » (Perrin 2002), est bien plus explicite encore (pp 274-275):
…on a beaucoup dit que la guerre civile de 1861, ou Guerre de Sécession (1861-1865), était celle du Nord abolitionniste contre le Sud esclavagiste, alors que le conflit avait éclaté, non sur le principe de l’abandon de l’esclavage, mais sur une prise de position précise du président Lincoln: il ne prétendait pas empêcher les États du Sud d’utiliser leur main-d’oeuvre servile dans les plantations de coton, mais seulement empêcher l’extension de l’esclavage aux nouveaux États qui venaient d’être constitués au sein de l’Union.

Tel était le véritable casus belli, même si par la suite les Yankees, venus du Nord en grands massacreurs d’Indiens, devaient se présenter en champions innés de l’anti-esclavagisme. Ils ne l’étaient devenus que par la suite et non sans pharisaïsme: peu leur importait de posséder des esclaves dont leur économie industrielle n’avait que faire, mais ils trouvaient fort avantageux de racheter les domaines du Sud ruinés par l’abolition de l’esclavage.

Éloquent, n’est-ce pas?

Dans le même ordre d’idées, j’ai écrit que des milliers d’anciens esclaves s’étaient retrouvés à la rue, suite aux faillites en cascade de leurs anciens maîtres, les planteurs. Début d’un premier exode vers le Nord, en quête de travail… Mais ici, en milieu urbain et industriel, les conditions de (sur)vie étaient tellement dures que - paraît-il - certains Noirs allaient jusqu’à regretter leur sort d’anciens esclaves (j’admets que je n’ai même pas osé évoquer ce fait troublant)…

Il y a quelques mois, j’ai acheté à Paris deux volumes de numéros reliés de la « Revue Scientifique », un de 1897 et un de 1900. Dans le volume de 1900, je suis tombé sur un extrait qui m’a sidéré… quand je disais tantôt qu’en Histoire tout a existé, tout et son contraire, en voici une illustration parlante:
…en juillet 1895, trois cents mineurs des houillères de Spring Valley (Illinois) offraient aux propriétaires de signer un contrat de travail par lequel ils renonceraient à tout salaire pourvu qu’on leur garantît, à eux et à leurs familles, une habitation confortable, la nourriture, les vêtements et le chauffage. Pour justifier cette offre de retour au servage, ces trois cents mineurs déclaraient que depuis 1892 ils avaient manqué des choses les plus nécessaires à la vie, et que plutôt que de continuer à vivre dans ces conditions, ils préféraient devenir serfs.

Voilà, c’est noir sur blanc… la fiction dépasse la réalité, comme on dit... après avoir lu ça, je peux concevoir que des sentiments ambivalents nostalgiques, même infimes, aient pu effleurer l’esprit d’êtres découragés, dégoûtés, désespérés… et pourquoi pas chez les Noirs, nouveaux sous-prolétaires exploitables et jetables, atterris chez l’ogre industriel nordiste…

Paris Industriel

J’ai beaucoup insisté sur le Paris = ville éminemment industrielle avec son pendant « monde des plaisirs et des loisirs » excessivement développé (épisode 7). En ce qui concerne ce chapitre, j’ai également trouvé de quoi amener de l’eau à mon moulin.                   

Dans l’ouvrage collectif « LÉGIONNAIRES — Parcours de Guerre et de Migrations entre le Luxembourg et la France », sorti récemment, l’historien Denis Scuto, un ami, écrit la chose suivante, citant un texte d’avant la Première Guerre Mondiale (p. 29).

Dans une étude parue en 1908 sur la spécialisation du travail par nationalités ä Paris, la féministe allemande Kaethe Schirmacher avait bien résumé cette diversité pour la capitale française: 
« Paris attire l’ouvrier non qualifié parce que, comme tous les grands centres, il offre beaucoup de gros travail. Paris attire l’ouvrier qualifié parce que, comme toutes les capitales, il demande et apprécie le travail soigné. Paris attire le travailleur intellectuel auquel il offre des moyens de culture et de recherche hors ligne. Paris attire le riche, le rentier, l’oisif, le mondain, comme ville de goût, d’élégance, de luxe et de plaisir. Bref, Paris attire les travailleurs et les jouisseurs du monde entier. Il y a, à Paris, toutes les colonies étrangères possibles, et dans ces colonies, tous les éléments imaginables. »

Bon, je vais m’arrêter là pour aujourd’hui, en espérant toucher le même public de lecteurs qu’avant… la suite au prochain numéro…

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