LEO RECORDS


Quoi de neuf chez Leo ? Pas mal de choses ! Alors, on y va ? On y va !


Frank GRATKOWSKI – Simon NABATOV – Dominik MAHNING
DANCE HALL STORIES

Frank Gratkowski : as-cl-bcl-fl / Simon Nabatov : p / Dominik Mahning : dr

Dans ce style qui leur réussit si bien (en gros : entre impro radicale et post-romantisme européen), Frank Gratkowski et Simon Nabatov sont comme deux poisons dans l’eau. Connectés, dans une proximité jamais repoussée, pianiste et altiste (clarinettiste ou flûtiste suivant les plages) aiment bien planter le décor à demi-mots avant de rendre le terrain plus dur.

Convulsifs, serrant le dialogue, un troisième larron s’impose en la personne du batteur Dominik Mahning. Jeu tranchant mais jamais intrusif, il s’adapte parfaitement au style de ses deux amis, mieux les guident (parfois) vers des terres plus cristallines. Mais c’est bien le duo Gratkowski-Nabatov (magnifique duo flûte-piano in Slinky) qui garde le cap et interroge, à nouveau, la matière improvisée. Matière sans cesse explorée avec délectation et enthousiasme ici.


RS BLÖCHLINGER REVISITED
HARRY’S DOESN’T MIND

Urs Blöchlinger : comp / Silvan Schmid : tp / Lino Blöchlinger : sax / Sebastian Strinning : sax-bcl / Beat Unternährer : tb / Christoph Baumann : p / Neal Davis : b / Dieter Ulrich : dr

Décédé bien trop tôt, Urs Blöchlinger a laissé derrière lui quelques inspirées compositions et un fils, Lino Blöchlinger, saxophoniste aux griffes acérées.

Cet hommage est un hommage vif et radieux et où chacun trouve une juste place (l’on pense particulièrement au tromboniste Beat Unternährer). Duel de saxophones en furie, vivifiant duo trombone-tambours, sursauts rythmiques inattendus et éphémères, climats chaleureux et souvent chaloupés, balades printanière (où s’apprécie la fluidité du jeu du pianiste Christoph Baumann), déconstruction amicale, accords anxiogènes et répétitifs mais très vite adoucis, voici quelques-unes des vertus de cet éclatant enregistrement. Et, ici et toujours, une franche et jubilatoire articulation.


QUARTET RED

QUARTET RED

Vladimir Kudryavtsev : b / Gregory Sandomirsky : p-v / Piotr Talalay : dr / Fred Costa : ts-v

Goat’s Notes (Vladimir Kudryavtsev, Gregory Sandomirsky, Piotr Talalay) avait déjà pas mal d’humour et d’irrévérence dans leur besace. Il en va de même du Quartet Red (les mêmes + plus le saxophoniste français Fred Costa). Ces gens-là ont du Zappa, du Captain, Du Tom Waits et du Carlo Actis Dato dans leurs veines, c'est-à-dire beaucoup de monde.

Naviguant entre faux reggae et vrai free jazz, ils détonnent (étonnent ?) dans le circuit jazzistique qui de toute façon ignorera sans doute de si fiers zozos. Occasion rêvée pour se délecter de leurs sorties binaires, de leurs fictions colorés, de leurs vives improvisations (mention spéciale au pianiste), de leur blues nonchalant, de leur sérieux et de leurs gouailles. Et comme au fil des minutes le free jazz se fait de plus en plus présent-pressant, la musique devient chaudron brûlant, dialogues incisifs, vumètre en rouge vif. Quartet Red n’est donc pas un patronyme usurpé.


Simon NABATOV

TIME LABYRINTH

Simon Nabatov : comp-p / Frank Gratkowski : as-cl-bcl-fl / Matthias Schubert : ts / Shannon Barnett : tb / Melvyn Poore : tuba / Dieter Manderscheid : b / Hans W. Koch : synt

Ecriture de chambre très pointilliste pour le dernier projet de Simon Nabatov. Celui-ci se nomme Time Labyrinth et met en scène les saxophonistes Frank Gratkski et Matthias Schubert, la tromboniste Shannon Barnett, le tubiste Melvyn Poore, le contrebassiste Dieter Manderschield et le claviériste Hans W. Koch. La dissonance contemporaine y trouve refuge tout comme de multiples contrepoints au sein d’un même mouvement. Ces accélérations soudaines induisent des improvisations collectives caquetantes où se déploient plusieurs axes, certains cachés (une mélodie perçant parfois la masse), d’autres authentiquement chaotiques et au milieu desquelles s’époumone le ténor de Matthias Schubert.

Ainsi, chaque piste déclame une idée forte que le compositeur agence avec sérieux et célérité : subtiles et douces harmonies pour Reader, oppositions entre un robuste trombone et de fielleux accords pour Right Off, exercices contemporains pour Repeated, implosion des matières pour Choral. Soit une nouvelle facette de Simon Nabatov.


POTSA LOTSA XL

SILK SONGS FOR SPACE DOGS

Silke Eberhard : as / Jürgen Kupke : cl / Patrick Braun : ts-cl / Nikolaus Neuser : tp / Gerhard Gschlöbl : tb / Johannes Fink : cello / Taiko Saito : vibes / Antonis Anissegos : p / Igor Spallati : b / Kay Lübke : dr

Si les thèmes d’Eric Dolphy ont été abandonnés au sein de la nouvelle mouture XL de Potsa Lotsa, quelques accents mélodiques subsistent. L’élégance de l’oiseau Dolphy se retrouve dans les traits compositionnels de l’altiste, son jeu zébré, s’opposant à celui plus retenu de Patrick Braun, n’y étant pas pour rien.

Compositrice sans scrupules, osant le décalage et les harmonies audacieuses, elle a su parfaitement s’entourer d’une équipe parfaitement en phase avec la musicienne (on y découvre la vibraphoniste Taiko Saito et on retrouve le pianiste Antonis Anissegos dont j’avais beaucoup aimé un solo publié il y a une quinzaine d’années).

Hors des avant-gardes mais gardant toujours un œil vers les figures tutélaires (Dolphy, Mingus, George Russell), Silke Eberhard poursuit sa course brillamment.



Paul MAY – Carolyn HUME

KILL THE LIGHTS

Paul May : dr / Carolyn Hume : p-synt / Bernd Rest : g

Qu’est-ce que je peux écrire ? J’sais pas quoi écrire ? ». L’angoisse de la page blanche, le chroniqueur la connaît, la redoute mais, avec le temps, elle est presque devenue une amie intime. Me voici, à nouveau, confronté au couple Paul MayCarolyn Hume et à l’ennui sidéral que me procure leur musique.

Le premier titre m’évoque une version édulcorée du requiem pour un con de Gainsbourg, la seconde plage abonde de synthétiseurs d’un autre âge. A la troisième plage, la somnolence s’invite. Et ensuite : un sommeil profond. Je ne sais quel rêve me fit me réveiller en sursaut en m’écriant « c’est du bio pour les bobos » mais je savais, désormais, quoi écrire. J’attends les représailles…



Alvin SCHWAAR – Bänz OESTER – Noé FRANKLE

TRAVELLIN’ LIGHT

Alvin Schwaar : p / Bänz Oester : b / Noé Franklé : dr

D’une lenteur que certains trouveront excessive admirons plutôt un étirement jadis apprécié chez un Keith Jarrett ou un Stephan Oliva. Vous l’aurez deviné, c’est bel et bien le pianiste (Alvin Schwaar) qui règne sur cet étirement des mélodies et improvisations. Ici, rien que des standards ceinturés en de larges espaces, le thème n’étant, ici, que l’un des possibles du concept et, d’ailleurs, souvent noyé dans une masse allant crescendo (I Have a Dream) ou activé en fin de pièce (All the Things You Are, My Ideal, Very Early, Big Nick).

Tout aussi étirés-attirants les tempos à la charge de Bänz Oester et Noé Franklé entrent en contemplation sans pour autant nier une abondance de contours free devenant un fil des minutes un centre éclaté.

Cette manière de convoquer les standards- outre une élégance de tous les instants- ne manque ni de panache ni d’imagination.


Stefano LEONARDI – Marco COLONNA – Antonio BERTONI – Fridolin BLUMER – Heinz GEISSER

AURA

Stefano Leonardi : fl-kaval / Marco Colonna : cl-bcl-sps / Antonio Bretoni : cello-guembri / Fridolin Blumer : b / Heinz Geisser : dr-perc-waterphone


L’improvisation proposée ici par Stefano Leonardi s’oppose en tous points à l’hommage rendu à Tomas Chapin publié il y a quelques mois sur ce même label par le même musicien. Volatiles, les flûtes donnent le la : orientales, japonisantes, indigènes, elles intègrent un premier plan souvent complété par les clarinettes de Marco Colonna. Et s’installe ainsi un free jazz tout étonné de sa propre éclosion. Comme si les portes étaient grandes ouvertes au hasard, comme si le langage de l’improvisation prenait ici naissance.

Convenons-en : Stefano Leonardi, Marco Colonna, Antonio Bretoni, Fridolin Blumer et Heinz Geisser ne sont pas doués pour poser bornes et balises. Ils œuvrent comme aux premiers jours sans le souci de l’échec ou du « non réussi ». La musique qu’ils proposent n’est pas la genèse d’un mouvement en plein devenir. Des décennies sont passées par là, on le sait. Et pourtant… Etrange et délicate sensation.


Heinz GEISSER / ENSEMBLE 5

THE COLLECTIVE MIND Vol. 1 & 2

Heinz Geisser : dr-perc-waterphone / Fridolin Blumer : b / Reto Staub : p / Robert Morgenthaler : tb

Prenant acte de la possibilité du silence, l’Ensemble 5 (Heinz Gesser, Fridolin Blumer, Reto Staub, Robert Morgenthaler) s’organise pour réguler le flux inhérent à ce genre d’exercice donnant ainsi au quartet un grand choix de relances. De même, en s’appuyant sur de longs étirements, ils respectent les espaces nécessaires au plein épanouissement de l’instant. Mais chassez le nature et le cercle se referme –ou plutôt se sature- et ce free jazz qui couvait depuis quelques minutes se déclare au grand jour. Fusion des timbres, possibilité d’un soliste (Robert Morgenthaler formidable), expression exaltée vont se rejoindre en un acte collectif frémissant.

Et, ici, à chaque improvisation son propre mode opératoire : long pèlerinage sans escale, jeu des apparitions-disparitions, orchestration des tumultes, urgence des duos (trombone/contrebasse), le tout rondement mené (aucun flottement recensé) et bénéficiant le plus souvent de l’assise irréprochable d’un tromboniste et d’un pianiste toujours à l’affut (pour ne pas dire à l’origine) de formes mouvantes, jubilatoires. Une totale réussite. Voilà pour le volume 1.

Pour le second volet, l’Ensemble 5 se souvient qu’il n’est nul besoin de longs bavardages pour convaincre. Toujours espaces et suspensions forment ossature. Peu à peu, l’étau se resserre, les phrasés deviennent familiers, le piano gambade sans gestes-barrières, le trombone expulse mille gouttelettes soniques.

Et, ainsi, de libérer la parole dans un vaste atelier de questions-réponses données du tac-au-tac et sans jamais élever la voix. Une sagesse du dire (et non d’un renoncement) que je trouve, ici, admirable. Voilà pour le volume 2.


PAGO LIBRE

MOUNTAIN SONGLINES

Arkady Shilkloper : horn-alphorn-alperidoo / Florian Mayer : vln / John Wolf Brennan : p / Tom Götze : b + Sonja Morgenegg : v


Qui sait filmer une montagne sait filmer une histoire disait Jean-Luc Godard. On pourrait dire de même, musicalement, de Pago Libre (Arkady Shilkloper, Florian Mayer, John Wolf Brennan, Tom Götze). Auscultant les montagnes aux reliefs singuliers, le père du pianiste proposait à son fils d’écouter le chant des montagnes : « ça parle, ça chuchote » lui disait-il. Et le nouvel opus de Pago Libre ne fait que cela : chanter.

Quiétudes des mélodies, splendeur perlée des solos (ah le cor d’Arkady Shilkloper), harmonies aux lumineux contours, nostalgies enchantées, contrebasse arabisante, yodel méditatif, Pago Libre ne se contente pas d’être ce joyau inégalable mais en profite aussi pour égratigner son geste en quatre courtes improvisations (violon écartelé et grinçant, piano entêté). Soit Pago Libre dans toute sa splendeur.


PAGO LIBRE

PLATZ DADA !!

Agnes Heginger : v / Tscho Theissing : vln-v / Arkady Shilkloper : horn-bugle-alphorn-v / John Wolf Brennan : p-v / Georg Breinschmid : b-v / Patrice Héral : dr-v

En 2008, Pago Libre était sextet (Agnes Heginger, Tscho Theissing, Arkady Shilkloper, John Wolf Brennan, Georg Breinschmid, Patrice Héral) et s’amusait à dadaiser leur musique. Tout étant dada, ne pas s‘étonner d’un feu d’artifices d’onomatopées, de courtes pièces imbriquées l’une dans l’autre, d’ambiance cabaret (Voltaire évidemment), de montées kobaïennes, d’envolées lyriques (plus Brecht que Duchamp étonnement), de muzak belle époque, de ragas enflammés, de cris et jacasseries divers, de jazz nostalgique, de samba paresseuse, de contrepoints baroques…

Et à travers les illuminations d’Hans Arpl, Kurt Schwitters et Daniil Charms se reconstitue, peu à peu, une petite partie de la planète Dada. Beau travail !


PAGO LIBRE

CINEMAGIQUE 2.O

Arkady Shilkloper : horn-bugle-alphor / Tscho Theissing : vl / John Wolf Brennan : p-melodica / Daniele Patumi : b / Georg Breinschmid : b

En 2000 et 2004 (ici trois titres bonus), les cinémas n’étaient pas fermés et Pago Libre (Arkady Silkloper, Tsho Theissing, John Wolf Brennan, Daniele Patumi, Georg Breinschmid) pouvait y puiser quelque inspiration. Certaines compositions font ainsi écho aux images et musiques de certains films (la partition originale de Martial Solal pour à bout de souffle, l’axe contemplatif de Tarkovski pour Nosthalgia).

Les autres pièces existent sans antécédents inspirateurs. Et comme toujours chez Pago Libre : une écriture enjouée, des climats chaleureux, une consonance active, des chorus de contrebasse savoureux, un juste dosage des effets, des folklores imaginaires enthousiastes, de suaves mélodies. Bref, tout ce que nous aimons chez Pago Libre : les saveurs et les aromes.


Urs LEIMGRUBER – Andreas WILLERS – Alvin CURRAN – Fabrizio SPERA

ROME-ING

Urs Liemgruber : ts-ss / Andreas Willers : g / Alvin Curran : p-samp / Fabrizio Spera : dr

Il ne s’agit ici que d’une œuvre collective. Débutée dans la pénombre, elle s’extraie de la ligne d’horizon pour zébrer l’espace de décharges de soprano ou d’obstruction guitare-piano. Mais, ici, cette improvisation résultera toujours collective. Ainsi tel déséquilibre sera l’œuvre de tous et il faudra de longues minutes pour que se trouve la sortie de secours (Urs Leimgruber en grand sauveur des causes perdues). Tous, ici, avec une matière qui pourrait leur échapper à tout instant, font preuve de conscience, d’expérience et d’un brin de génie. Une voix succube s’immisce et apporte angoisse, angoisse redoublée par les cris perçants du saxophoniste et à peine assagie par un pianiste (Alvin Curran) gambadant avec fureur et faisant course avec les cymbales démultipliées du batteur (Fabrizio Spera).

Ainsi vont-ils naviguer et se surprendre près d’une heure durant. Beaux moments.


John WOLF BRENNAN

NEVERGREENS

John Wolf Brennan : p

John Wolf Brennan est ce pianiste discret que l’on se plait à oublier voire à ignorer. Et pourtant…

Et pourtant : la clarté de son phrasé, son absence d’entourloupe, ses subtiles décalages, son minimalisme sincère, ses adresses rythmiques, sa douceur jamais sirupeuse, sa précision d’orfèvre, sa sensibilité troublée, ce post-romantisme qui n’éprouve pas nos sens devraient convaincre et plus encore lorsqu’il s’agit d’un CD solo comme ici.

C’est tout ce que l’on souhaite à Monsieur John Wolf Brennan.


Sergio ARMAROLI – Henri SJÖSTRÖM – Giancarlo SCHIAFFINI

Duos & Trios

Sergio Armaroli : vibes / Henri Sjöström : ss-sps / Giancarlo Schiaffini : tb

Trois trios seulement mais quels trios : unisson de souffles soyeux, emballement du vibraphoniste, naissance de mélodies sans lendemain mais que l’on a hâte de retrouver, appels à se réunir encore et toujours.

Les duos vibraphone-saxophone ne s’encombrent d’aucun préliminaire, le soprano ne pouvant rejeter son besoin d’harmoniques. Chez eux, un parallélisme des harmonies invitant chacun à choisir sa propre route au risque de s’éloigner d’un centre jamais tout à fait délaissé. Parfois d’abondance parfois bénéficiant des échos cabossés du vibraphone, la douceur se tait au profit d’un dialogue quasi-sauvage (l’on songe alors à Lacy ce qui n’est pas nouveau concernant Sjöström).

Sergio Armaroli, Henri Sjöström, Giancarlo Schiaffini : la belle entente.


Giorgia SANTORO – Pat BATTSTONE

DREAMS NOTES

Giorgia Santoro : fl-v / Pat Battstone : p

Les longues volées d’arpèges de Pat Battstone ne sont pas toujours soutenues par la flûte pourtant très consonante de Giorgia Santoro. En effet, parfois se glissent quelques harmoniques rouillées dans ce monde, apparemment si bien huilé. Mais, diable que ces moments sont rares, voire rarissimes. A tel point que l’on se demande si ce ne sont pas là des accidents fortuits.

Soit un piano et une flûte examinant la douceur, s’y coulant, ne la lâchant point et laissant naître des arômes japonisants ici, orientaux ailleurs. Mais à force de contemplatif, de douceur et d’allégements et quand l’on croit l’auditeur plongé dans un état hypnotique voici qu’une voix succube, un peu à la manière de Patty Waters, vient crisper l’élégance. Cependant, en parfaits équilibristes qu’ils demeurent, les voici redressant ces cristaux de fiels en sucrerie de toute fin d’année, s’adaptant, de fait, à cette chronique élaborée un certain 25 décembre. Un hasard ?


Vinz VONLANTHEN

No Man’s Land

Vinz Vonlanthen : g-v

Ce sustain de guitare, ce sustain de guitare, il m’est familier. Mais bien sûr, c’est la partition d’Howard Shore pour le Crash de Cronemberg. Et bien non, c’est Vinz Vonlanthen qui s’amuse avec le métallique de ses cordes. Et avec du sustain aussi !

Ici, les cordes sont de caoutchouc, ondulantes, élastiques, détendues. Parfois, plus orgueilleuses, elles organisent une marche-procession sans destination. Elégantes, elles fourmillent, accentuent et multiplient les ponctuations au point de désunir la phrase. S’autorisant quelques griffures, elles ne lacèrent pas pour autant et préfèrent les chocs épars aux orages violents. Ce sont donc des cordes errantes, en recherche de territoires de peu d’agitation. Cordes sensibles évidemment.


NUCLEONS

HUNTING WAVES

Franziska Bauman : v / Sebastian Rotzler : b / Emanuel Künzi : dr

Faux berimbau pour commencer (en vérité les cordes frappées de la contrebasse) et on se croirait (presque) au Brésil. La voix de Franziska Bauman bien plus loquace que d’ordinaire s’envole, gambade, se sopranise, s’émeut. Bref : follement s’amuse.

La seconde improvisation nous amène auprès des chants des pygmées AKA pour très vite emprunter d’autres chemins. Et c’est,  précisément, la vertu première de cet enregistrement : l’imprévisible. Sauter du coq à l’âne en passant par la truite. Les pygmées se sont déjà effacés que l’on danse sur un rythme jungle avant qu’une flûte des Andes ne s’approprie l’espace. Ensuite, il y aura des ronflements, des plaintes, des supplications, des frottements… Et surtout : la voix libérée de la vocaliste, ici totalement délivrée de ses effets électroniques habituels. Nucleons c’est donc Fransizka Bauman, Sebastian Rotzer et Emanuel Künzi et c’est une sacrée découverte.


Enrico FAZIO

CRITICAL MASS / WABI SABI

Enrico Fazio : b + personnel détaillé sur le livret

Drôle de zygomard cet Enrico Fazio qui convoque ici un bigband au grand complet pour un enregistrement sans répétition aucune.

Drôle de zygomard cet Enrico Fazio qui, prend appui sur une citation zen (la beauté de l’imperfection) pour nous dire que si ce n’est pas toujours ça, c’est mieux que rien. Et effectivement c’est pas toujours ça à savoir une partition jazz avec solistes toujours très inspirés, une rythmique mécanique et sans âme (pour ne pas dire à côté de la plaque) et des arrangements de peu de personnalité. Mais il y a les solistes (souvent en solo absolu) et cela remonte le niveau de plusieurs crans. L’utilisation d’instruments étrangers (kora, theremin) à cette partition résolument ternaire ajoute une touche de mystère et d’étonnement à ce troublant Wabi Sabi.


Baldo MARTINEZ – Juan SAIZ – Lucia MARTINEZ

FRAGIL GIGANTE

Baldo Martinez : b / Juan Saiz : fl-ts-ss / Lucia Martinez : dr-toys

Quand lyrisme et sensualité sont à ce point présent, l’on ne peut que se rendre. Le trio de Baldo Martinez, Juan Saiz et Lucia Martinez possède –à mon humble avis- plus de forces que de fragilités. C’est un trio qui ne cache rien, positionne quelques points de repères mélodiques au milieu d’une improvisation qui, de fait, se retrouve au premier plan. On appréciera particulièrement ces montées non spectaculaires mais toujours soucieuses de ne jamais stopper l’élan de l’autre.

Musicienne attentive au rebond, jamais prisonnière d’une puissance qu’elle sait magnifiquement régenter, Lucia Martinez affiche une liberté et un à-propos remarquables. Remarquable comme le jeu de flûte de Juan Saiz, un jeu à la fluidité essentielle s’opposant parfois à un saxophone ténor plus dispersé. Quant à Baldo Martinez, il maintient toujours le cap d’un tendre et sûr vernis. Presque une lumière : le grand Haden n’est pas loin. Disque essentiel.


THE BALDERIN SALI

VARIATIONS

Personnel indiqué sur le livret

Je ne sais pas si à Helsinki on aime les feux d’artifices mais les feux sans artifices d’improvisation assurément.

Prenons pour deux soirées quelques vaillants vétérans de l’impro et quelques autres moins familiers de nos oreilles, mélangeons le tout et reconnaissons qu’elle a belle figure l’improvisation. D’abord en grand ensemble (un art de l’écoute poussé à son maximum) puis du duo au quintet. Le plus étonnant étant celui de Velu Kujala (accordéon en quart de ton) et Harri Sjöstrom (saxophone soprano) entre dérivations et équilibrisme périlleux puis prises de bec amicales entre grands oiseaux de basse-cour. Le quartet Emiliano Gordoa, Teppo Hauta-aho, Dag Magnus Narvesen et Evan Parker marche sur des œufs qu’ils vont très vite pulvériser de leur mature improvisation. Le trio Paul Lovens, Libero Muredu, Sebi Tramontana met l’accent sur un dialogue incisif et coupant avant de « clustériser » le trait. Le trio Teppo Hauta-aho, Velu Kujala, Paul Lovens résorbe le mystère les objets vibrants non identifiés. Le trio Emiliano Gordoa, Libero Mureda, Phil Wachsmann ne craint ni les éruptions momentanées (magnifique Waschmann) ni les explosions solaires. Le quartet Mathias Bauer, Dag Magnus Narvesen, Evan Parker, Harri Sjöstrom, Phil Waschmann est fortement marqué par la présence des deux saxophonistes. Voici pour le premier CD. Et la première nuit.

Le quintet Hauto-aho, Lovens, Sjöström, Tramontana, Waschmann carbure à plein régime et ne laisse rien s’échapper. Le duo Parker-Waschmann nous renvoie aux origines : les saillies possèdent moins d’amertume par rapport à la genèse de ces musiques mais les phrasés inscrits dans la longueur sonnent comme des chefs-d’œuvre intemporels. Le duo Kujala-Parker écarte le tumulte au profit de drones tournants, spectaculaires. Le quartet Bauer, Gordoa, Narvesen, Sjöström permet au sopraniste de réunir Dolphy, Messiaen et quelques autres oiseaux moqueurs. Le quartet Hauta-aho, Kujala, Lovens, Mureddu fait plus que lorgner vers la musique contemporaine. Et enfin, tutti, clôturent avec maestria (et fort volume) ces feux d’artifices à renouveler sans préavis.

Luc BOUQUET

Les disques Leo Records sont distribués par Orkhêstra