7a tappa / 7ème étape

Cahier de route de l'étape écrit par Pascale : Evaux les Bains - Abbaye de la Grande Trappe


Samedi 16 juillet 2011

Nous arrivons à Évaux les bains en même temps qu'Emmanuel: Tiziana, Mirella, Valter et moi, confortablement conduits depuis Paris par Odile notre généreuse chauffeur-pèlerin, et Emmanuel, d'Italie en scooter. 

Le père Nicolas est absent, il nous a proposé de prendre nos aises au presbytère. Notre équipe se retrouve joyeusement autour d'un repas. Simone et Colette, laïques engagées dans la paroisse, viennent nous saluer avec 3 boîtes à gâteaux sous le bras: «Ces 'Creusois' sont pour vous.» (inoubliable saveur de beurre et noisette.) Elles nous expliquent comment s'organiser pour la messe de demain. On se couche relativement tôt, chacun dans sa pièce pour un maximum de confort. 

Dimanche 17 juillet 2011 - 78° jour
Evaux les Bains - Lépaud - 22 km - carte

Les sacs bouclés, nous nous rendons dans l'abbatiale pour la messe. L'équipe liturgique nous accueille avec beaucoup de chaleur. Certains parlent italiens, le contact s'établit tout naturellement: on se sent presque chez nous. La messe rassemble les paroissiens venus souvent de loin. Ici être chrétien n'est pas facile: peu d'habitants, région déchristianisée, presque pas de prêtres...Ils s'organisent avec fraternité et créativité pour continuer à célébrer le Seigneur, en dépit des kilomètres, de l'âge, des difficultés... Les laïcs vivent pleinement leur responsabilité de baptisés, adultes en Christ. Il y a aussi des curistes que les eaux d'Évaux les bains soulagent. À la fin de la messe, nous présentons notre pèlerinage. Quelques personnes s'approchent de nous: «Priez-pour nous.» Colette nous recommande de frapper ce soir chez Maurice, maire de Lépaux. «Il est très actif dans notre communauté, venez de ma part!». Nous partons avec leur bénédiction, sacs au dos. Nous embrassons Odile: «Rendez-vous à la Trappe!». Évaux, sur le circuit du tour de France, est décorée de bicyclettes multicolores et fleuries.

Premier arrêt: la pluie nous oblige à sortir nos cirés. Ici le temps est frais et maussade. Personnellement je le préfère à la canicule de ce printemps.

Les petites routes traversent les champs de blés mûrissants. Près d'un château la carcasse d'un gros avion rouille, envahie par la végétation.

Le chemin pique brusquement vers Chambon sur Voueze; l'imposante abbatiale romane domine les maisons blotties contre ses murs. Aujourd'hui: vide grenier; les badauds flânent sous les tilleuls, entre deux averses. Nous entrons dans l'église sainte Valérie, haute, lumineuse, aux stalles baroques finement sculptées. Adrien l'étudiant, notre guide bénévole, se passionne pour cette église. Nous remarquons Saint Michel, sculpté sur la chaire: nous sommes sur la bonne route!

Repas pris à la brasserie, on quitte Chambon et lit de la Voueze par un raidillon, et marchons sur les plateaux. Vent, giboulées...Les Italiens sont surpris, chez eux il fait plus de 35°, alors qu'ici, à peine 18. Nous empruntons

de vieux chemins bordés de chênes vénérables. À Lépaux, un bar: ouvert! Une brochette de vieux copains un peu éméchés, accrochés au comptoir nous regarde comme si on tombait de la lune. On nous passe l'annuaire; le maire est absent, on attend en buvant un panaché bien mérité et en parlant avec les clients. L'un d'eux est maître lissier à Aubisson, il prend sa retraite la semaine prochaine et s'attriste de voir le monde de la tapisserie, célèbre ici depuis plus de 6 siècles, s'éteindre peu à peu.

On fini par rencontrer le maire. Au début il est un peu méfiant, mais le nom de Colette, le rassure. Il ne sait pas trop où nous loger. Sa commune est toute petite, la salle des fête occupée, l'autre salle municipale poussiéreuse et inhospitalière, dehors il fait froid...Puis, au fil de la conversation (peut-être est-il tout à fait apprivoisé?) il nous propose de dormir dans l'école maternelle. C'est les vacances, nous semblons honnêtes et propres: il choisit de nous faire confiance. Tout en nous faisant visiter Lépaux, il nous parle de son village, de sa politique d'attirer des familles en vendant des terrains viabilisés à des prix défiant toute concurrence. «Il y a 12 associations ici! Celle du fleurissement a permis aux habitants de s'unir au delà des vieilles querelles.» Il organise notre petit déjeuner de demain, tamponne nos crédentiales, et nous confie les clés.

Nous voilà, géants, au pays des lilliputiens. Il faut voir Valter sur une minuscule chaise! Mirella et Tiziana choisissent le dortoir, Valter et Manou la pièce de gymnastique, et moi le coin des poupées pour la nuit. 

Lundi 18 juillet 2011 - 79° jour
Lépaud - Boussac -29 km - carte

De bon matin nous nous dirigeons vers le bar-restaurant de la croix blanche. Jacqueline nous attend: pain frais, croissants. La journée commence bien! Cette femme énergique tient de main de maître son établissement. Elle organise des repas à thème: «Belote langue de bœuf; les gens viennent de loin pour se rencontrer autour d'un bon repas et pour jouer ensemble. Et croyez-moi c'est important ici de favoriser des lieux de vie!» Elle nous raconte la halte d'un authentique pèlerin vers Compostelle, ici à son bar. «Il s'est arrêté à l'aller et au retour.» Ça ne m'étonne pas, la gentillesse de Jacqueline et le charme de son bar ne s'oublient pas!

Nous suivons le G.R. 41- 46; vieux chemins, creusés au fil du temps, ombragés de chênes séculaires. Une route nationale barre la campagne: deux mondes superposés, sans contacts, étrangers. Là, ils filent sur le goudron, nous, nous avançons pas à pas, poussés par le vent, à travers la campagne. À Auge, des panneaux «à vendre» sont placardés sur une bonne partie des maisons du village. Même l'ancien presbytère, près de l'église joliment restaurée, est à vendre. Un passant me propose de l'acheter.

On décide de faire une pause à Bord saint George. L'église est ouverte. Tiziana, comme toujours dans les églises, s'installe (ou s'écroule?) sur un banc dans le fond, pendant qu'on visite. La statue en bois polychrome de St George terrassant un dragon très terrassé nous attire. Idem, dehors, pour le monument aux morts fraîchement repeint; sous les ailes frémissantes d'un coq outré, un courageux poilu attend crânement l'ennemi. Nous on attend la pause café. Justement la porte du restaurant-bar est ouverte. Hélas, la patronne a oublié de la fermer à clé, ils ne travaillent pas les lundis! On se console avec les bonbons que nous offre Mirella. (Elle a toujours des surprises dans son sac.)

Quelques heures plus loin, on arrive à Lavaufranche. Il y a une gare, un carrefour de routes: on devrait trouver un endroit au chaud pour le déjeuner.

On longe de hauts murs qui cachent un château templier fortifié. Le pâté de maisons près de la gare est envahi de panneaux «à vendre». Au vu des façades décrépites, les habitants sont partis depuis longtemps. On commence par perdre courage. Il y a bien une enseigne de bière contre un mur, mais ça ne ressemble pas trop à un bar. On peut lire sur une petite plaque «Simone et Jean». La porte est ouverte; on entre, ça sent bon le gratin. Sur la gauche un grand père et une grand mère déjeunent paisiblement. Un peu gênés, on s'excuse de les déranger. «Entrez-donc, c'est ouvert, installez-vous, à droite, il y a de l'espace: prenez vos aises! Dans le temps, c'était un bar-hôtel-restaurant. Maintenant le train ne passe plus, les gens sont partis, il n'y a pas de travail. On ouvre le bar de temps en temps; les anciens viennent se retrouver autour d'un verre. » Simone nous sert à boire pendant qu'on mange nos sandwichs, dehors il pleut des cordes.

Nous nous reposons dans la salle grande et paisible.

On échange nos adresses, et on se quitte à regrets. Il fait beau !

Ici aussi les habitants ont décoré les abords de Lavaufranche pour le passage du Tour de France. Nous longeons quelques temps la D. 917 et montons jusqu'à La Roussille, hameau granitique, rude, désolé, murets de pierres, maisons ruinés ou à vendre. Même la casse, à la sortie du village, rouille dans un fatras de tôles et de lierre. Les chemins sont magnifiques, tallés à flanc de colline, creusés par la marche de générations d'hommes et de femmes. Quelques parties sont encore dallées. On remarque parfois des calvaires en pierre, usés par le vent. Nous avançons en silence, le pas amorti par l'humus sous des châtaigniers plus que centenaires.

Voilà Boussac et son château surplombant les boucles du fleuve. Des escaliers nous conduisent à la vieille ville. De beaux hôtels particuliers, une place autour d'un puits, l'église ouverte, accueillante, (avec saint Michel en vitrail!)

Nous profitons des commodités de la grande ville pour acheter des vivres et dîner chaudement au restaurant.

Puis nous sonnons au presbytère. Le père Arnaud Favart nous ouvre et sans hésiter, nous conduit dans une grande salle paroissiale. Il est prêtre à la Mission de France: chauffeur de bus scolaires, entraîneur de foot et aussi prêtre de la paroisse, conférencier, éditorialiste et j'en passe. Il ne peut pas rester longtemps avec nous ce soir, mais demain matin on se retrouve pour la messe.

Une fois calés dans nos duvets, on écoute la pluie tambouriner. Merci saint Michel de nous avoir procuré un tel confort!


Mardi 19 juillet 2011 - 80° jour
Boussac - Ste Sévère sur Indre - 25 km - carte

Depuis des mois, au fil du pèlerinage, Emmanuel reconsidère sa vocation de prêtre. Il aspire à être un homme parmi les hommes, tout prêtre qu'il soit, et souffre de l'attitude sociologique qui place le prêtre à part, à l'écart, comme un être spécial. Aussi la Mission de France correspond à ses aspirations. Il a contacté le vicaire général, Dominique Fontaine, et a rendez-vous avec lui sitôt cette étape terminée. Et voilà que notre pèlerinage fait halte chez Arnaud, lequel nous signale qu'au Mont saint Michel il y a un autre membre de cette communauté. Ils parlent dans la sacristie avant la messe. Quelques sœurs préparent l'autel, une femme âgée discute avec les Italiens. Son père est né à Vicenza, ville de Mirella et Valter! De plus, cette femme fait partie de la congrégation de Saint Michel! On s'émerveille de ces coïncidences, tellement significatives pour nous : on ne sait pas ce que l'Ange attend de nous, mais sa route est soigneusement balisée.

Une fois le Pain de la route accueilli, nous repartons sous un ciel sombre et venteux. Toute la matinée nous luttons contre le vent et la pluie. Nous quittons le G.R. boueux pour de petites routes tranquilles. Mirella et Tiziana se cramponnent à leur parapluies défoncés par les rafales. Première pause sous le préau de la mairie-école de La Brande. Avantages, nous sommes au sec et le pommier voisin a lâché des fruits doux et sucrés. Inconvénient, il fait froid, à peine 12°! Il ne reste plus qu'à marcher vivement jusqu'à Vijon. La marche réchauffe et la pluie se calme. À Vijon, tout est fermé, on ne croise personne. On s'installe sous le préau de l'école, libre en période de vacances. Il fait 10°! Le repas et le vin partagé revigorent, à défaut de réchauffer. Malgré la fatigue, on repart avec plaisir. Quelques rayons de soleil percent timidement l'épaisse couche nuageuse; on apprécie!

Après avoir parcouru des plateaux, on marche dans une vallée pittoresque, où les moulins bordent la rivière. La luxuriante végétation estivale s'égoutte. On ne croise que des escargots dodus.

Et voilà Sainte-Sévère-sur-Indre, dont le charme a touché George Sand. Une vieille tour ruinée domine les ruelles escarpées. On pénètre dans la vieille ville par une porte fortifiée. Les maisons à tourelle bordent la grande place du marché avec sa halle en bois du XVII ème, son calvaire aux sculptures délicates, et le musée de Jacques Tati. Celui-ci, s'est réfugié ici pendant la guerre, alors qu'il se cachait des nazis. Il a donné son heure de gloire au Sévèrois en y tournant « Jour de fête » en 1949.

Emmanuel et moi filons à la mairie avant qu'elle ne ferme. Le maire, Jean-Claude Beaudoin, nous propose une salle qu'il prête à des groupes de passage. Il nous conseille de commander nos repas aux « galeries Berrichonnes », le grand commerce de la place. Là, Jean-Michel me propose de préparer un dîner chaud pour un prix défiant toutes concurrences. Puis, il me confie une enveloppe timbrée à son nom: «pourrez-vous m'envoyer un mot du Mont saint Michel?»

Quel soulagement quand on sait où dormir! Pendant que les autres vont faire un tour en ville, je m'attaque à l'écriture d'une cinquantaine de cartes postales: amis, famille, mais surtout personnes rencontrées aux étapes précédentes.

Le soir, Jean Claude et Jean Michel, en apportant les repas, nous présentent Joost Doornik: «Acceptez-vous qu'il soit des vôtres? C'est un cycliste hollandais, il ne sait pas où dormir!» Il se trouve que Joost parle aussi bien le français que l'italien car il arpente les 2 pays en vélo depuis plus de 10 ans. On se sent tout de suite à l'aise. Il est peintre, connu dans son pays, et selon moi, vraiment talentueux, au vu du livre qu'il nous montre. http://home.tiscali.nl/joostdoornik/hoofdpagina.htm

La nuit est bruyante: ceux qui ronflent, ceux qui téléphonent, ceux qui se lèvent, ceux qui papotent parce qu'ils n'ont pas sommeil, ceux qui dès 4h du matin farfouillent bruyamment dans leur sac! Les boules Quies m'aident à rester calme et à dormir!

Mercredi 20 juillet 2011 - 81° jour
Ste Sévère sur Indre - Nohant-Vic - 30 km - carte 

Joost enfourche son vélo, nous, nos godillots. Quelques photos souvenirs et nous voilà partis chacun de notre côté. Nous prenons un café chaud au bar en compagnie des facteurs, puis achetons sous les halles de quoi manger. Un fabricant de fromages de chèvres me propose de racheter son exploitation, il part à la retraite et ne trouve personne pour le remplacer. Nous quittons Sainte-Sèvére par de petites routes calmes. Ici, dans le Berry, le paysage est moins austère, les maisons plus habitées, les jardins entretenus, on croise quelques personnes. Première pause dans un champ. On retrouve le G.R. qui longe l'Indre, petite rivière aux eaux noires. Quelques pancartes proposent aux touristes (et aux pèlerins) des extraits d'oeuvres de George Sand, femme du pays, où elle a puisé son inspiration. Sur un petit barrage, Tiziana a trouvé une belle montre d'homme!

On entre à la Châtre par le quartier des teinturiers: les moulins s'étirent entre la route et la rivière.

On visite un peu la ville, on s'offre une crêpe pour se réchauffer. Une carte postale m'attire; de magnifiques fresques romanes à Nohant-Vic. Emmanuel propose d'y passer. Nous allons à l'office du tourisme pour organiser la halte de ce soir, il y a justement tout près de l'église des chambres libres. La réservation faite, on reprend notre route, satisfaits. Le sentier passe à travers des bois, de part et d'autre de l'Indre. Il joue avec les flaques, contourne des jardins, longe de beaux moulins. La pluie reprend avec douceur. Montgivray semble presque cossu avec son château en pierres blanches et sa belle église; on sent qu'on a quitté l'austérité de la Creuse. En approchant de Nohant, les larges chemins de pelouse ont des allures d'allées cavalières. Des calvaires en pierre marquent les principaux carrefours.

Nohant fut la maison de campagne de George Sand. Cette femme exceptionnelle y a attiré la fine fleur de l’intelligentsia européenne. Certains y ont composé de la musique, créé des ballets, écrit...Elle a rendu hommage à la sagesse du monde rural, si décrié à son époque. Puisque nous sommes sur ses terres, j'achète «François le champi». Marcher à travers les paysages du livre, traverser ses villages donne une saveur vraiment appréciable au récit.

À Nohant, on trouve des mirabelles dorées et juteuses sur un trottoir, plus loin des poires excellentes...C'est quand même l'été!

L'extérieur de Saint Martin de Vic ne laisse pas soupçonner les fresques extraordinaires qu'abrite cette église. Elles ont été réalisées au XII ème, et retrouvées par hasard sous un badigeon de chaux en 1849. (Elles furent sauvées par l'intervention de George Sand.) On y admire particulièrement, illuminant tout le choeur, une présentation des grands récits évangéliques, mise en écho avec les textes du premier testament et de la vie de saints, comme saint Martin : maîtrise de la composition, du rythme, de la couleur. Finesse de la proposition théologique...Décidément, ils étaient vraiment éveillés!

Après la fermeture de l'église, nous frappons à « la grange ». Christine Bahi nous montre nos chambres : grandes, décorées avec goût, confortables. « Vous pouvez cuisiner ici, car vous êtes pèlerins. Les autres clients prennent le repas que je leur sers, plus raffiné, mais plus cher. »

On prend des douches brûlantes, lave les vêtements qu'il faut, puis on se retrouve autour d'une soupe bien chaude et d'un abondant plat de pâtes.

Thérèse et André, Bretons en vacances, s'intéressent à notre route de l'ange. « Passez chez nous à Fougères pour votre dernière étape, on pourrait même marcher un peu avec vous. »

Christine BAHI Téléphone 02 54 31 18 09 : http://www.chambres-hotes.fr/chambres-hotes_chambres-d-hotes-la-grange_nohant-vic_25859.htm 


Jeudi 21 juillet 2011 - 82° jour
Nohant-Vic - Ardentes - 24 km - carte 

Christine nous sert un petit déjeuner royal que nous prenons en compagnie de Thérèse et d'André. Emmanuel propose qu'on dise ensemble la prière à Saint Michel. Nous échangeons nos adresses et partons reposés, repus, en pleine forme. Je m'achète l'écho du Berry: «Que reste-t-il de la sorcellerie en Berry?» Vaste question que j'approfondis tout en marchant, profitant de la route droite, qui traverse un paysage assez plat et monotone. À Montipouret, le marché s'installe autour de la belle église (fermée). Les panneaux indicateurs me font rêver: Saint-Août, Mers...la plage serait-elle par ici? On peut lire aussi «La mare au diable». Ce plan d'eau rendu célèbre par George Sand est même signalé sur l'autoroute. Emmanuel propose d'y passer. Nous traversons Mers-sur-Indre, et freinons des 4 fers devant «le petit bar de la mairie» ouvert et accueillant. Nous achetons le pique-nique à partager au bord de la mare légendaire. Ici, les habitants préparent un festival d'art contemporain ; ils décorent les rues, mettent des affiches.... C'est un petit village bien vivant.

L'Indre devient une rivière plus large, plus claire. Des étendues d'eaux éclairent les près qui bordent son lit. De part et d'autre, s'étirent les collines boisées. Nous passons devant une motte féodale qui ressemble à une motte végétale, et quittons la route pour traverser la forêt. Que c'est beau les forêts. On dirait qu'un autre monde s'ouvre, plein de poésie et de mystère. Ça embaume, ça frémit, ça résonne autrement. On fini par la trouver la fameuse mare: c'est une piteuse petite flaque d'eau trouble, où les moustiques prolifèrent...Quelle déception!

Pendant qu'on déjeune sur l'herbe en face du château du Magnet, un grand nombre d'ouvriers rénove et travaille de l'autre côté des hauts murs.

On contourne la grande propriété, et on file tout droit jusqu'à Ardentes, à travers bois et champs, sur un chemin puis sur la route. Aux abords de la ville les gens du voyage font sécher leur lessive. Au cœur du gros bourg d'Ardentes nous entrons dans l'église romane Saint Martin. Tiziana, comme d'habitude, s'affale sur le banc du fond. Si la pureté des lignes architecturales nous enchante, l'église semble un peu abandonnée. Nous franchissons l'Indre sur une passerelle en bois, les canards s'ébattent dans les roseaux. La mairie est fermée, les contacts téléphoniques de la paroisse ne répondent pas, l'hôtel a mis la clé sous la porte depuis plusieurs années...Que faire ? Nous avisons au bar « Le Saint Vincent » où la jeunesse se retrouve pour jouer au baby-foot. Nous demandons conseil au barman et à sa mère, installée à une table près de son ordinateur. Tous les clients la saluent comme si elle faisait partie de la famille. Après avoir cherché des solutions, elle nous propose de dormir dans le petit appartement au dessus du bar. « J'ai un peu honte, il n'est pas très confortable, il sert quand Romain est trop fatigué pour rentrer. Je n'y suis pas montée depuis longtemps, mes jambes me font souffrir.» En fait c'est un spacieux 2 pièces, avec une salle de bain et de l'eau chaude! Le rêve!

« Je vous conseille de dîner à la pizzeria. Je peux réserver pour vous. Dites que vous venez de la part de ...Michèle. »

Michel, encore et toujours là avec nous !

Le service à la pizzeria se déroule tranquillement. Nous sommes bien ensommeillés en sortant; les kilomètres pèsent. Ça ne nous empêche pas de faire un baby-foot endiablé en rentrant « chez nous » au saint Vincent : 13 rue de la République, 36120 Ardentes. Tel 02 54 36 62 00 - http://www.location-vente-dvd-ardentes.com/


Vendredi 22 juillet 2011 - 83° jour
Ardentes - Déols - 20 km - carte 

Le matin, pendant que Romain nous prépare le petit déjeuner, Michèle nous raconte sa famille, le commerce et leur amour... du rap. Elle connaît mon cher voisin Dj Blaye ! Incroyable. La gentillesse de Michèle et de Romain nous touche au coeur. « Nous avions déjà accueillis des pèlerins comme vous, un soir. Ils avaient les pieds plein d'ampoules. Ils allaient vers Saint-Jacques.

- Vous êtes sur la route de Compostelle, il n'y a rien à Ardentes pour faire halte. Pourquoi pas ici chez vous ? »

On propose aux premiers clients du Saint Vincent de se joindre à la prière du départ. Passée leur surprise, ils acceptent de bon gré.

« Bonne chance Michèle et Romain, longue vie au Saint -Vincent !
Bonne route à vous ! Revenez nous voir ! »

La pluie tombe drue, ça ne nous empêche pas de plaisanter sur le chemin qui file tout droit vers Châteauroux. L'arrivée en ville est interminable, mais au moins il ne pleut plus. Nous échouons sur les banquettes d'un bar près de la gare. On achète le billet de train de Tiziana ; elle rentre demain en Toscane. Après avoir traversé la ville nous trouvons à Déols un gîte astucieusement conçu pour ceux qui vont à Saint Jacques, et disponible pour nous ! Cette après midi : quartier libre. Pendant que Tiziana, Mirella et Valter font les soldes et se promènent, Emmanuel part visiter la ville, et moi, les musées. Un peu de solitude fait du bien! J'achète un parapluie pour Mirella , l'espèce de loque qu'elle brandit au dessus de sa tête n'étant pas digne de ce nom. Châteauroux est une ville avec de beaux immeubles à l'architecture étonnante. La vieille ville située au dessus de l'Indre avec ses hôtels particuliers témoigne d'une prospérité un peu endormie.

Déols, construite de l'autre côté de l'Indre autour de sa puissante abbaye, aujourd'hui ruinée, a beaucoup de charme : des portes fortifiées, de larges places ombragées, les rues étroites en damier bordées de maisons basses, et les vestiges de l'abbaye romane : une tour puissante surmontée d'une flèche, quelques chapiteaux délicatement ciselés.

Nous nous retrouvons autour du dîner que Tiziana a préparé pour fêter l'étape et son départ. Comme à son habitude elle a soigné les détails, et sert le tout avec humour et délicatesse.

Puis nous nous installons dans les lits superposés pour une nuit bien méritée. 

Samedi 23 juillet 2011 - 84° jour
Déols - Buzançais - 35 km - carte 

Sur le pas de la porte, nous embrassons Tiziana. Mirella et Valter ont le cœur gros. Tiziana, avec son humour espiègle a réussi à percer la carapace de Valter, et Mirella la considère comme sa fille. Nous quittons Déols en traversant « Belle île », parc à l'anglaise, où le G.R. nous emmène sous les grands saules, contourne les lacs fleuris de nénuphars. La beauté de l'itinéraire soulage la tristesse. Nous suivons toujours notre Indre, « Inedré » dit Mirella en riant. Cette rivière nous a conquis : jamais trop large ou tumultueuse, mais variée, changeante. Aujourd'hui le soleil pénètre dans ses eaux transparentes et vertes. Nous parcourons des prairies inondables, traversons une grande peupleraie, contournons Châteauroux, perchée de l'autre côté du fleuve, et filons sur une petite route jusqu'à Saint Maur. Là, pause dans un bar décoré sur le thème de la Camargue. Puis nous empruntons une toute petite route en terre et une ancienne voie ferrée jusqu'à Villedieu-sur-Indre. On s'étale dans l'herbe du square entre la maison de retraite et la salle des fêtes. Les convives endimanchés prennent l'apéro en nous regardant. Pour une fois, il fait beau, presque chaud. Le linge mouillé sèche pendant qu'on déjeune. On peut même faire la sieste au soleil ! Une fois le café dégusté, nous prenons une petite route rectiligne, tantôt caillouteuse, tantôt herbue, avançant à l’assaut des collines. Le vent joue avec les nuages, j'ai la sensation d'être poussée par lui.

Voilà Buzançais : gros bourg. S'y loger devrait ne pas poser de problème ! Je téléphone aux contacts placardés à l'église : personne ne répond. La mairie est fermée, les deux hôtels, pleins. Dans l'ancien hôtel Dieu, converti en maison de retraite : pas de place pour nous. Un stoppeur nous conseille de demander à la gendarmerie, à l'autre bout de la ville. On avise dans un bar, ne serait-ce que pour téléphoner, car on commence à en avoir plein les pattes. « N'y aurait-il pas un vestiaire de gymnase où dormir ? ». Le barman, assez désagréable nous répond « C'est moi l'entraîneur, pas question de vous donner les clés. Si vous voulez vous loger, allez à Châteauroux ! » Qu'on soit à pied n'est pas son problème. Sa femme, plus compatissante, nous suggère de voir au camping. Justement un bungalows vient de se libérer ! Soulagés, nous partons acheter le dîner, puis prenons possession de notre gîte. Compte tenu du froid et de l'humidité, dormir dehors équivaut à une nuit blanche. Le bungalow est une véritable maison de poupée ; l'espace est optimisé au maximum. On s'y sent un peu à l'étroit avec nos sacs et nos grosses chaussures, surtout après avoir passé une semaine en plein air.

La douche chaude efface une bonne partie de la fatigue. Après le repas partagé dans notre minuscule salle à manger, nous regagnons nos placards-chambres pour un sommeil réparateur. 

Dimanche 24 juillet 2011 - 85° jour
Buzançais - Châtillon sur Indre - 30 km - carte 

La messe dominicale étant assez tardive, on préfère partir au lever du jour. On verra bien ce que nous réserve cette journée, et où et comment on célébrera la messe. Pour cela, c'est bien commode de marcher avec un prêtre. Le bar PMU, tout près du camping, va ouvrir à 7h : ça vaut le coup d'attendre 5 minutes pour le petit-déjeuner.

Nous continuons de longer l'Indre par de petites routes. Elle coule désormais au fond d'une large vallée entre des collines plantées de blé. Nous quittons son lit pour voir la lanterne des morts aux Estrées. Sur les hauteurs de grandes éoliennes tournent calmement, se découpant, blanches sur le ciel bleu. La lanterne des morts, construite au XII ème, bordait le cimetière aujourd'hui disparu. Cette tourelle ronde et creuse domine la vallée. Quand une personne était enterrée, on y allumait une flamme pour signifier que, grâce au Christ, la lumière perce les ténèbres, la Vie est plus forte que la mort. C'est une sorte de cierge Pascal architectural.

Nous descendons jusqu'à Saint-Genou, passons devant les anciennes fabriques de porcelaine et entrons dans l'église paroissiale à la silhouette étrange : une grande abbaye romane, amputée de sa nef par des démolisseurs. La partie romane est l'une des plus belles de la région. Rythmée par un jeu de colonnes plus ou moins ajourées, percée de fenêtres où la lumière entre à flot, décorée de chapiteaux illustrant avec brio des scènes bibliques. Nous sommes sous le charme ! Une sœur achève de ranger l'église après la messe. « Notre congrégation travaille à rallumer la flamme de l'Evangile. Dans ces campagnes, il y a beaucoup à faire ! » Elle nous donne les coordonnées d'un prêtre à Châtillon-sur-Indre et nous souhaite bonne continuation pour notre pèlerinage. Nous traversons l'Indre par une belle allée bordée de platanes et arrivons à Palluau-sur-Indre, bâtie entre le fleuve et l'imposant château. Le marché se termine. Nous achetons des fruits et du fromage. Le fabriquant de chèvre nous parle avec enthousiasme de son métier et de sa région. Des Belges, amoureux du village, discutent avec nous et nous souhaitent bonne route. Nous montons au château par la rue du Ha-ha, et déjeunons sur la place devant l'église. Un drapeau canadien rappelle que le seigneur local était gouverneur général de la Nouvelle France sous Louis XIV. Dans l'église, on admire quelques belles statues, notamment Saint-Roch patron des pèlerins. Nous descendons la ville par de très étroites ruelles et visitons le prieuré Saint Laurent construit au XI ème siècle et orné de fresques du XII ème. On y découvre un Christ en gloire, encadré les quatre évangélistes, et dans le choeur, Marie portant l'enfant Jésus sur ses genoux.

En sortant du village, je téléphone pour organiser l'étape de ce soir. De fil en aiguille, Anne-Marie Davaillon décroche : « Bien sûr, vous pourrez dormir dans mon garage. Le père Raimond m'a prévenu de votre appel. Vous cherchez un lieu pour la messe ? Vous dites que vous pouvez la célébrer à la maison ? Rien ne me ferait autant plaisir, j'ai une amie qui vient de Saint-Avertin, elle est responsable d'un groupe de prière, pour elle aussi ça serait une grande joie ! À tout à l'heure !»

Voilà qui s'annonce bien ! Nous marchons sur le G.R. à travers les champs moissonnés. Le Tranger, puis Saint-Martin, où des drapeaux canadiens flottent sur des mats. Il fait chaud et on a soif. (Finalement l'été arrive!). On parle avec une femme qui nous offre de l'eau. Anne-Marie téléphone : « Vous êtes encore loin ? Attendez-moi, je viens vous chercher. » Quelques minutes plus tard, une énergique petite brune sort de sa voiture. « Montez ! » Mirella et Emmanuel s'installent avec Anne Marie et son amie. On charge nos sacs dans le coffre. Valter et moi terminons à pieds jusqu'aux Bigornes. Un rafraîchissement nous y attend. Anne-Marie est toute émue pour la messe. Sur la table de la salle à manger, on pose un morceau de pain dans une assiette, un verre de vin, une bible, une bougie, l'Iphone de Manou (pour les prières) et le calendrier de la cuisine (pour la photo du Mont-saint-Michel). « Vous n'auriez-pas une écharpe en coton, pour l'étole ? ». C'est tout simple, et c'est tout simplement que nous célébrons l'eucharistie.

Pendant qu'Anne-Marie accueille ses hôtes qui font étape chez elle ce soir, nous prenons nos douches, épluchons les poires, aidons au couvert, aménageons le spacieux garage avec les matelas qu'elle a tenu à nous passer.

La cuisine d'Anne-Marie est délicieuse. Nous nous sentons comme en famille autour de la table avec ses jeunes hôtes, Marion et Cédric.

La maison rangée, nous nous retirons dans le paisible garage.

Anne-Marie DAVAILLON « Les Bigornes » 36700 CHATILLON SUR INDRE
Au 06 50 66 22 77 Ou 02 54 38 89 01
http://sites.google.com/site/amdavaillon/


Lundi 25 juillet 2011 - 86° jour
Châtillon sur Indre - Loches - 32 km - carte 

Après avoir salué Anne-Marie, nous traversons l'Indre et entrons à Châtillon ; château, église romane (avec Saint Michel sculpté près de la porte), palais renaissance, immeubles années 1920... si le touriste flâne, le pèlerin, lui, passe. Il nous faudra revenir ! Le café croissant avalé, nous prenons la route, puis un large chemin de falun à travers les collines, sous la grisaille du ciel. Première pause à Fléré-la-rivière.

En s'éloignant de l'Indre le paysage se déroule en grandes vagues de blé ou de tournesol. Nous découvrons une région assez peu peuplée, avec ça et là quelques châteaux émergeant d'un bouquet d'arbres. On déjeune sous les tilleuls de l'un d'eux. Après le repas, Valter, comme à son habitude, lit le dictionnaire, Mirella le journal, Emmanuel fait le tri dans ses photos, et moi je termine Jean le Champi.

Nous retrouvons notre rivière et la longeons sur des prairies inondables. Les vaches, curieuses de nous voir passer, viennent en courant nous flairer. Des paysans rentrent la paille à grand renfort de camion et tracteur. C'est une manœuvre délicate de dresser les rouleaux jusqu'en haut d'un grand camion. Quelques solides gaillards chaussés de bottes, commentent et se grattent la tête perplexes. Parmi eux, un petit garçon, jambes écartées, bras croisés, la mine grave, imite en tous points son papa.

De l'autre côté de l'Indre, Perrusson. C'est déjà la Touraine avec ses maisons en pierres blanches, aux toits d'ardoise, ses jardins fleuris de bignones, ses tilleuls odorants. L'église saint Pierre (XI ème) est fermée, mais la jolie fontaine en face sert d'alibi pour la dernière halte. Louis, notre ami-pèlerin de Seyant dans la Drôme nous téléphone. Il vient d'arriver à Loches : « On dort où ce soir ? Vous ne savez pas ? Bon, je m'en occupe, à tout à l'heure ! »

Nous n'avons plus qu'à parcourir les derniers kilomètres qui nous séparent de Loches. On distingue au loin son donjon massif. Sur les bords de la route, les gens du voyage préparent le repas. Cette région est un axe important dans leur pérégrinations européennes.

On pénètre dans la ville par des ruelles pentues. Quelques habitations troglodytes tapissent la roche. Nous longeons les imposants murs de l'enceinte médiévale où nous entrons par une porte fortifiée. Tout en haut, la collégiale romane Saint-Ours avec ses 2 étonnantes coupoles, abrite le délicat gisant d'Agnès Sorel. Les touristes se pressent dans la ville basse, bordées de beaux immeubles renaissance. Nous retrouvons Louis, toujours aussi enthousiaste et chaleureux : « Je sous ai préparé une surprise pour ce soir ; une nuit dans un hôtel particulier tout près des remparts. C'est moi qui vous invite et pas question de résister ! » Que dire ? On s'incline avec gratitude.

Claude nous accueille au logis Saint-Ours. Dans la cours, nous gravissons l'escalier en bois savamment assemblé au XVI ème siècle et découvrons nos chambres d'un luxe peu banal pour de simples pèlerins. Une bonne douche, une soirée chaleureuse à la pizzeria, une promenade dans la ville by night, et pour finir (et on reconnaît là la patte de Louis) un verre de génépi dans la chambre des garçons !

http://www.saintours.eu/index.htm


Mardi 26 juillet 2011 - 87° jour
Loches - Cormery - 29 km - carte 

Après le petit déjeuner raffiné et copieux, servit dans une salle élégante, nous prenons congé de Claude. Il demande pour la nuit un prix « spécial pèlerin» . D'après Louis c'est une jolie ristourne. Nous prenons quelques bouteilles de blanquette de Die dans la voiture de celui-ci. Ces bulles feront pétiller les bons moments. En attendant, elles pèsent dans les sacs. Nous traversons encore notre bonne vieille Indre pour Beaulieu les Loches. On découvre des vestiges de l'ancienne abbaye, incorporés aux maisons du bourg. Je m'achète de la vaseline pour badigeonner mes pieds contre les crevasses et les ampoules.

On avance sur une petite route le long du fleuve. Un promeneur ressemblant à tintin (et son chien à Milou) nous conseille d'aller voir les ruines du pont romain. Effectivement c'est un site bucolique et romantique. Un cycliste nous double sur son vieux vélo. Plus loin, son compère monte péniblement une côte en danseuse : « Vous ne pouvez pas me pousser ? » Un bon quart d'heure plus tard, nos deux sportifs nous croisent hilares : « C'est l'heure de l’apéro ! »

Un tracteur retourne des herbes avec sa herse, son champ est tellement long qu'il met un temps fou à faire l'aller-retour. Nous, on continue besogneusement sur cette route monotone.

À Chambourg-sur-Indre on achète le nécessaire pour le repas. Il y a un bar, on entre. Le tenancier referme la porte à clé derrière nous: « Je fais des travaux! Vous pouvez boire quelque chose, mais c'est fermé pour les autres! »

Pour déjeuner, nous trouvons dans la campagne un verger et un joli potager près de la rivière. Nous nous installons à l'ombre des cerisiers. Cet endroit idéal a un parfum de paradis. Restaurés, reposés, nous repartons. C'est alors que nous remarquons un écriteau: « jardin piégé ».

Je téléphone à la mairie de Cormery, ils ont bien une salle mais il faut chercher les clés avant 5H. Même en marchant très vite, on n'y sera jamais. Emmanuel nous quitte à Reignac pour faire du stop, et nous, nous continuons le long du G.R. Régulièrement, Manou envoie des textos; personne ne s'arrête! Il finit par écrire « Cormery, urgent » sur un carton, et quelques minutes plus tard, une voiture l'emmène jusqu'à la mairie, où il récupère les clés à temps.

On le retrouve sur le G.R où il est venu à notre rencontre. « Vous allez voir, on a les clés du logis de l'abbé! C'est grand, calme, il y a de l'eau chaude. Par contre on ne peut pas cuisiner, mais il y a un restaurant en ville. »

En traversant la ville on remarque un peu partout des éléments de la puissante abbaye: la tour Saint Paul (clocher-porche du XI ème), des murs, des colonnes incrustées dans les maisons. Cette abbaye a été fondée en 791. Elle était liée à saint Martin de Tours où les pèlerins affluaient de toute l'Europe. Sa prospérité a contribué à la création du bourg. Plusieurs fois pillée et ruinée au cours des siècles, elle sera presque complètement détruite après la Révolution.

Il reste 2 héritages bien vivants de l'époque monastique: le marché qui a lieu chaque jeudi depuis l'année 845 et la recette des « macarons de l'abbaye ».

On dîne dans un restaurant assez cossu...les pèlerins mènent grand train! Puis on va se coucher sur nos petits matelas, dans le bon logis des moines.


Mercredi 27 juillet 2011 - 88° jour
Cormery - Tours - 27 km - carte

Nous rendons les clés à la mairie et faisons tamponner nos crédentiales. Ils ont créé un timbre spécialement pour les pèlerins qui, comme lors des siècles passés, se rendent sur le tombeau de Saint Martin à Tours. La secrétaire nous conseille de voir la lanterne des morts dans le cimetière et d'entrer à Notre Dame avant de partir. Dans cette spacieuse et sobre église romane, je suis attirée par une statue en bois de saint Christophe. Son visage exprime une joie grave et intérieure, il tient délicatement l'enfant Jésus sur ses épaules.

Nous traversons encore une fois l'Indre et marchons sur des petites routes jusqu'à Esvres. On sent que la grande ville de Tours est proche: le village a des airs de banlieue. Pause café dans un bar qui propose de la tête de veau pour ce midi. Louis m'assure que c'est délicieux. Il faudra que j'essaie!

C'est ici que nous nous séparons d'une compagne pleine de vie: l'Indre.

Une femme s'approche:« Où allez-vous? Au Mont saint Michel? Vous êtes des pèlerins? Comme je suis contente de vous rencontrer! Priez pour moi et bon pèlerinage!» Nous lui donnons les coordonnées du site et continuons sur le G.R.. Nous marchons à travers champs, traversons une belle forêt. On a l'illusion d'être en pleine campagne pourtant on voit le réseau routier se resserrer de chaque côté du chemin. D'astucieuses passerelles nous permettent de franchir les obstacles, autoroutes, lignes T.G.V...Rien ne nous arrête. Nous entrons maintenant dans Saint Avertin, la ville où nous avons passé tant de vacances en famille. Nous projetons de déjeuner dans le centre, au bord de la Loire. L'habitat pavillonnaire est tellement étendu et incohérent que nous sommes perdus. Une femme nous appelle: « Vous allez à Saint Jacques? Entrez, venez boire quelque chose! Moi même j'ai fait le pèlerinage à Compostelle! » Sylvie nous installe dans son jardin et nous sert des jus de fruits bien frais. Elle déjeunait avec ses amies, en buvant du vin au nom de « Chemin saint Jacques »!

Elle nous indique la bonne direction. Nous passons devant l'église où de nombreux événements familiaux ont été célébrés. Nous nous installons au bar pour manger et nous reposer.

On repart le long du Cher. L'entrée dans Tours est très agréable. On marche sur les rives plantées de saules, franchit le fleuve sur une passerelle en bois, pénètre dans les rues bordées de maisons blanches et arrive chez Xavier Gué. Notre cousin est prêtre ici, il habite dans le centre historique. Il nous ouvre tout un étage de sa maison. « Normalement il y a des étudiants ici. C'est les vacances, prenez vos aises! Je vous invite à dîner demain soir! » Nous avons plus de chambres qu'il n'en faut, une grande salle à manger, des douches, et même une machine à laver le linge. Super!

Ce soir, nous avons des invités surprise. Domenico, supporteur actif de notre route de l'ange, et son ex femme, Maria Gracia. Cette fois-ci, je m'occupe du repas pendant que les autres se reposent et prennent contact avec la ville. Nous buvons nos bouteilles de clairette avec le poulet basquaise. Cette nuit là, chacun a sa chambre, même nos invités. 

Jeudi 28 juillet 2011

Après le petit-déjeuner, nous visitons Tours. C'est une visite au pas de charge car nous voulons aller à la messe à 11h près du tombeau de saint Martin. Ce grand saint est une des causes du développement de la ville de Tours. Né en actuelle Hongrie, il était soldat sous l'empire Romain. Affecté en Gaule, il se convertit au christianisme. Il vit en ermite, à Ligugé près de Poitiers. Bientôt des hommes en grand nombre veulent vivre comme lui; il créé les premières règles monastiques pour favoriser la vie tournée vers le Christ malgré le poids du groupe. Il sillonne la Gaule, évangélisant les campagnes. On le réquisitionne comme évêque à Tours, il n'en garde pas moins sa pauvreté et sa liberté radicale. Il meurt le 11 novembre à Candes-sur-Loire. On dit qu'alors que son corps était ramené en barque vers Tours, les rives du fleuve se sont couvertes de fleurs. Le redoux que l'on remarque bien souvent à cette fin d'automne s’appelle depuis « l'été de la saint Martin ».

Je connais assez bien la ville, aussi je m'improvise guide. Valter et Domenico sympathisent. Ces deux anciens banquiers italiens discutent avec entrain pendant que Maria Gracia mitraille tout ce qu'elle voit avec son appareil photo. Louis achète les délicieuses rillettes de Tours et du fromage de chèvre en souvenirs. Domenico lui a proposé de le ramener en voiture à Loches.

Nous nous embrassons devant la basilique et descendons à la crypte pour l'eucharistie. Après la messe nous demandons à une dame de tamponner nos crédentiales. Madame Duval, vivement intéressée par notre pèlerinage nous souhaite bonne route.

Nous rentrons tranquillement, Mirella, Valter, Emmanuel et moi. On fini les restes et s'accorde une bonne sieste.

Cette après midi, quartier libre.

Le soir, nous frappons chez Xavier. Il nous accueille, arborant un beau tablier rouge. Il a mis les petits plats dans les grands. Lors de cette chaleureuse soirée, il nous raconte sa vie de prêtre, ses travaux en cours, ses aspirations, la paroisse avec ses richesses et ses limites... Tous ces modestes terrains où l'Esprit souffle.


Vendredi 29 juillet 2011 - 89° jour
Tours - Le Sentier - 35 km - carte 

Le ciel est pur et dégagé quand nous saluons Xavier sur le pas de sa porte. Les premiers rayons du soleil colorent la Loire, caressent les ponts, réchauffent les ivrognes endormis sur les quais. Nous prenons le pont de fil, en face de la cathédrale et quittons la ville par le quartier de sainte Rategonde. Sur le plateau entre les grandes surfaces, les immeubles et les entreprises, Emmanuel nous trouve un chemin relativement rectiligne. Pause au café de Notre-Dame-d'Oé. Une fois l'autoroute franchie, nous retrouvons avec plaisir la campagne. En allant vers Nouzilly nous trouvons des chemins qui traversent les bois et les champs. Nous filons bon train. Au bout du chemin, après Le Mortier, on se retrouve devant une clôture infranchissable. De hauts barbelés solidement amarrés sur de puissants poteaux, ceinturent une grande forêt sur des kilomètres. Les miradors que l'on voit à l'intérieur ne nous donnent pas trop l'envie d'escalader les barrières cadenassés. C'est sans doute une réserve de chasse très très privée. On admire quelques cervidés passer dans les allées cavalières. Tant pis, il nous faudra passer par un autre chemin. On pique-nique au bord des grillages, et après la sieste on coupe à travers près jusqu'à la route de Nouzilly. Là, au bord de l'étang, un petit cirque vient de planter son chapiteau sur l'herbe fraîchement tondu. Quelques pêcheurs trempent mollement leur lignes. Les libellules dessinent des arabesques au dessus de l'eau. Un chien dort profondément à côté de sa maîtresse. Nous traversons ce paisible village, et, toujours sur la route, rejoignons Saint-Laurent-les-gatines. Nous nous arrêtons longuement à la terrasse du café pour aérer nos pieds meurtris par tant de goudron. Nous sommes presque chez Christilla et sa famille. Ça me donne des ailes de retrouver ma sœur!

Nous franchissons les quelques kilomètres à travers champs et arrivons au Sentier. Nous voyons le clocher dépasser des arbres, c'est là qu'ils habitent.

Bruno est encore seul. Christilla et Romane, leur fille de 11 ans, arrivent peu après, enthousiasmées par leur descente de Loire : chaque année elles se retrouvent avec des amis pour passer 3 jours sur le fleuve, dormir sur les îles, se baigner dans l'eau, manœuvrer les canoës, veiller autour de feux allumés sur les rives...Valter et Mirella découvrent leur étonnante maison/atelier, (ils sont artistes) aménagée dans l'ancienne église du village. Après le dîner, chacun regagne sa chambre. Moi, j'opte pour camper dans le jardin, ce qui embarrasse Mirella qui pense que je me dévoue pour lui laisser la chambre. Romane et moi avons beau lui dire que c'est mon habitude ici, elle reste dubitative. Tant pis pour ce qu'elle pense, je m'enfonce sous le ciel étoilé pour retrouver avec bonheur l'intimité de ma tente.


Samedi 30 juillet 2011

C'est une journée de repos. Attablés au soleil, on bavarde tranquillement autour du petit déjeuner. Les arbres fruitiers croulent sous les prunes; faire des confitures nous changera de la marche. Les conversations continuent, tout en équeutant, dénoyautant. Bientôt l'odeur des fruits dorés bouillonnant dans le sucre, embaume la maison. Mirella a repéré des coprins chevelus sous le cerisier. Elle les roule dans de la chapelure et les fait frire dans l'huile: c'est tout simple et délicieux. L'après midi, Emmanuel, Valter et Mirella vont visiter Château-Renaud, la ville voisine. Moi je me repose dans le jardin, devisant avec Christilla, Bruno et Romane. Nous passons une paisible soirée entre pèlerins car nos hôtes sont invités chez des amis. 

Dimanche 31 juillet 2011 - 90° jour
Le Sentier - Troo - 24 km - carte 

C'est dimanche, nous célébrons la messe dans le choeur de l'ancienne église, actuellement salle à manger de la famille. Nous chaussons nos grosses chaussures, sanglons nos sacs et reprenons notre route vers le Mont saint Michel. J'ai du mal à partir. Heureusement que Christilla nous accompagne pour la journée, c'est une façon de continuer les vacances tout en reprenant le pèlerinage. Nous marchons à travers champs, au gré des chemins vers Monthodon où nous entrons par la rue...saint Michel! Ça nous réconforte; nous sommes sur la « bonne » route! Christilla, pied tendre, profite de la pause pour mettre des sparadraps sur ses ampoules naissantes.

Nous traversons les gâtines tourangelles : plateau assez pauvre, où dans les plis de terrain se nichent des habitations aux matériaux composites : pierres, bois, torchis, tuiles, ardoises...tout est bon pour fabriquer sa maison. Ça donne à l'habitat de cette région une diversité que j'apprécie. Nous pique-niquons à l'ombre d'un grand chêne : le temps est radieux.

À Saint-Martin-des-bois, nous longeons les murs de la petite communauté bénédictine: 3 moines dans le château saint-George. Un cèdre magnifique ombre la façade. Le village s'est construit autour de l'abbaye. Nous remontons la rue, le soleil cogne, les gens restent au frais derrière leurs volets fermés. Sur la place, l'église carolingienne est ouverte. Il fait bon sous son porche spacieux et ombragé.

Incroyable, le café est ouvert ce dimanche après midi!! Nous entrons dans la grande salle, calme et claire. Nous sommes les seuls clients. Celui qui nous sert vient juste de vendre son bar aux Sables d'Olonne, près de la plage. Il passe brusquement d'une marée touristique à un calme plat!

À présent, on redescend vers la vallée du Loir. On longe un joli château en brique, et suit le fleuve jusqu'à Saint-Jacques-les-Guérets. L'église abrite des fresques remarquables. On commence à prospecter pour le couchage de cette nuit. Tout est fermé, les numéros de téléphone affichés sur l'église ou sur le panneau municipal ne répondent pas. (Ce qui est un peu normal, un dimanche d'été). De l'autre côté de la rivière, le village troglodyte de Trôo tapisse la falaise sur 7 étages, en 3 rues superposées. (Trôo vient de trou). Pour le traverser quelques escaliers zigzaguent à travers ces architectures étonnantes. À mi-hauteur, creusée dans le rocher, la source saint Gabriel propose une eau fraîche et abondante. Une motte féodale coiffe le village. Une allée en spirale y monte, bordée de tilleuls taillés en boule. Là haut, nous contemplons le large panorama. Christilla, proche des haies qui ceinturent le sommet, recule brusquement en poussant un cri de surprise, puis éclate de rire; deux petites filles, cachées dans la haie, la chatouillent avec une longue plume de paon! Ces 2 farceuses, intriguées par les italiens, leur tiennent une conversation, qui amuse beaucoup Valter et Mirella.

On visite l'église où une statue nous étonne; saint Mamer, invoqué contre les maux de ventre, tient ses tripes dans ses mains.

Il y a le « puits qui parle », tellement profond que l'écho revient quelques secondes après la voix. Un vieux jardiner arrose son magnifique potager. Je lui demande conseil pour trouver un gîte. « Demandez à mon voisin, Gilles Pierre, il a l'habitude de recevoir des gens ! »

Personne ne répond à la porte, Alexis passe avec sa fille : « L'entrée est derrière. Suivez-moi, j'y vais » Un solide gaillard travaille sous sa grange, c'est Gilles. « Nous sommes pèlerins, à la recherche d'un toit pour la nuit: on a des duvet, des matelas, une grange ferait l'affaire !

- J'ai mieux que ça, suivez-moi ! » Quand il se redresse on peut lire sur son Tee shirt « San Miguel », on sait qu'on est dans la « bonne maison »! Sa femme, Monique propose de dîner ensemble. Gilles nous montre notre logis : une petite maison, rien que pour nous ! « Il n'y a pas de douches, mais vous les prendrez chez nous. » Alexis, quand il apprend qu'on vient d'Italie parle de Vicenza où il passait ses vacances dans son enfance. « Mais nous sommes de Vicenza ! » Répond Mirella toute joyeuse. En rentrant dans leur maison, Monique nous présente sa fille. « On la connaît, c'est Laurine ! » Celle-ci est vraiment surprise, et contente de nous voir débouler chez eux. Christilla, constate avec enthousiasme que cet accueil correspond bien à ce que je lui avait raconté ; notre Ange veille avec tendresse sur ses petits pèlerins. Bruno et Romane vienne la chercher, ils proposent à la famille de Gilles de passer les voir.

Pendant que certains se lavent ou aident Monique à préparer le dîner, Emmanuel visite le jardin de Gilles, et surtout ses caves, troglodytes immenses, où, en bon Normand, il entrepose ses bouteilles de cidre.

Pendant le chaleureux dîner, Gilles nous parle de ses amis dans la Manche, à Saint-Michel-de-Montjoie : « Faites étape chez eux en automne, ils sont très accueillants! » Laurine me montre fièrement les plumes de ses paons. Elle m'en donne, et j'en achète. Elle les ramasse pendant leur mue, leur vente lui procure un peu d'argent de poche. Avec sérieux, elle tamponne nos crédentiales avec un joli tampon « Laurine ».


Lundi 1 août - 91° jour
Troo - Saint Calais - 31 km - carte 

Après un sommeil réparateur et un copieux petit-déjeuner, nous prions l'Archange avec la famille Pierre. En leur compagnie, nous quittons Trôo par une vieille porte fortifiée. Gilles nous montre une maison à la fenêtre arrondie « C'était la chapelle... saint Michel. » La petite route descend dans une faille de terrain creusée de troglodytes, puis nous prenons un chemin à flanc de coteau. Laurine avance vivement. « Nous aimons marcher, remettre en état les anciens chemins, observer la flore... » confie Monique. À un croisement, nous nous séparons, reconnaissants et heureux. Un peu plus loin nous rencontrons une vieille dame : « Regardez comme la vue est belle, toute cette étendue, 7 clochers, 3 châteaux d'eau ! Je ne m'en lasse pas ! » Nous passons devant des fermes aux murs bleus de sulfate autour d'un pied de vigne. Beaucoup de caves s'enfoncent profondément dans le tuffeau. Parfois le chemin lui même est taillé dans la pierre. Nous quittons la vallée du Loir et marchons à travers bois et champs. Nous nous laissons conduire par les balises du G.R.

À Bessé-sur-Braye nous nous reposons au café. Sur la place, un campanile s'élève à plusieurs mètres de son église. Quelques grandes publicités peintes colorent des façades de maisons. Sur l'une d'elles, 3 énormes cochonnets s'interrogent:« Tu pleures ou tu rillettes ? » Peu après le bourg, nous nous arrêtons au bord de l'étang du château de Courtanvaux. On s'installe pour le pique-nique à l'ombre des grands arbres.

Passée une délicate poterne, nous traversons la cours sous les hauts murs du château du XV ème. De l'autre côté, dans les écuries, des personnes affairées préparent une exposition de peinture. Nous contournons le bâtiment, gravissons les bois par une allée cavalière et continuons sur le plateau. Il fait bien chaud. Une moisson tardive anime quelques champs. Le blé, mouillé par la pluie des dernières semaines est sec, il est grand temps de le faucher ! Nous ramassons sur le chemin des mirabelles et poires gorgées de soleil et de sucre.

Après une longue zone pavillonnaire, on arrive enfin au centre de Saint Calais. Cette ancienne sous-préfecture est construite de part et d'autre de l'Anille, petite rivière pleine de nénuphars. D'un côté la partie administrative ; de beaux immeubles républicains alignés autour de la place, et de l'autre de grandes maisons anciennes, à l'organisation plus chaotique près de l'église à la façade renaissance finement sculptée.

Nous sommes fatigués. Première chose à faire : se rafraîchir au bar. Il est trop tard pour frapper à la mairie. L’hôtel à côté est fermé pour congés annuels. Nous allons tenter notre chance à l'église. En allant au presbytère nous passons devant une salle « Saint Michel ». Ça nous encourage. On sonne : personne ! Que faire ? Un homme nous observe de sa fenêtre. N'y tenant plus, il ouvre : « Que cherchez-vous ? Où dormir ? Il y a un hôtel à 2 kilomètres en sortant de la ville. Ils font restaurant aussi à des prix très corrects. Je vous donne le numéro. » Nous réservons par téléphone, et prévenons que nous arrivons à pied, donc assez tard. « Ça n'a aucune importance, je vous attend. » Mirella, épuisée, se traîne. On arrive au « pressoir hôtel », sorte de motel, flambant neuf, construit à la croisée des grandes routes. On s'excuse d'arriver si tard : « Ne vous en faites-pas, prenez tranquillement vos douches...Quand vous viendrez dîner, la salle sera plus calme. »

Il a raison, nous sommes désormais les seuls clients. Nous mangeons satisfaits d'être arrivés dans un endroit si confortable ; ce soir, nous en avons bien besoin. Avant de partir nous coucher, notre sympathique hôtelier tamponne, ému, nos crédentiales. Va savoir pourquoi ?


Mardi 2 août 2011 - 92° jour
St. Calais - St. Michel de Chavaignes - 24 km - carte 

Dans le bar où nous prenons notre petit déjeuner, on nous prête l'annuaire. Ce soir nous allons à Saint-Michel-de-Chavaignes et nous voulons le numéro de téléphone de la mairie. «C'est un joli coin.» assure un cycliste. «C'est un joli nom, c'est pour ça qu'on y va.» Nous quittons Saint Calais par l'ancienne voie de chemin de fer aménagée en promenade. Il commence à pleuvoir, mais sous les arbres, on ne s'en rend presque pas compte. Au bord du chemin je suis attirée par un panneau qui présente le plessage (ou plissage). C'est un art séculaire de tisser les haies vives pour les rendre infranchissables. Avec cette méthode, plus besoin de fils barbelés pour garder son troupeau au champ. Sa taille procure du petit bois. C'est un savoir-faire écologique et plein d'astuce que quelques associations essaient d'arracher à l'oubli. Le chemin surplombe des étangs. À notre approche, une biche effarouchée bondit et plonge dans un lac. On arrive à Montaillé devant la gare. Pendant qu'on boit paisiblement un café chaud «chez Clara», dehors, dans un bruit assourdissant, des engins de chantier bitument la rue. Nous essayons de retrouver l'ancienne voie de chemin de fer. Ce n'est pas trop difficile grâce à la solidité de son tracé. Il traverse des champs, des forêts magnifiques, pleine de senteurs ravivées par la pluie. Par endroits, il est enfoui sous les broussailles, ou barré par des propriétaires soucieux de leur intimité. On contourne les obstacles. C'est dommage que cette digue bâtie sur des kilomètres, ne soit pas aménagée de bout en bout en voie piétonne. J'essaye de contacter la mairie de Saint-Michel, j'ai enfin du réseau. Un homme me répond : «Essayez le gîte de la métairie. À la mairie, nous n'avons rien; c'est petit ici!» Je le remercie et essaye au gîte. «Il n'y a plus de place au gîte. Vous cherchez juste un toit pour la nuit? Vous êtes des pèlerins? Retéléphonez-moi après déjeuner, j'aurais bien 2 endroits possibles. Il faut que j'en parle à mon mari.» On arrive à Coudrecieux. Les nuages n'ont plus rien de menaçant. On s'installe dans la cours de la jolie mairie-école pour le repas. Bientôt le soleil nous réchauffe. On lézarde un peu contre les murs du préau.

Poursuivre le long des anciennes rails commence à ressembler au parcourt du combattant, nous continuons sur de petites routes désertes. Madame Chambrieux me rappelle. « Écoutez, vous pouvez dormir dans un moulin à plusieurs kilomètres de Saint-Michel, sinon il y a ma grange, avec un taureau comme voisin. Même s'il est attaché, il peut faire du bruit. Je vous propose de nous retrouver à l'église vers 5h. J'ai parlé de votre pèlerinage à une amie qui connaît bien toutes ces histoires. Elle vous fera visiter l'église. ce soir!» Voilà qui s'annonce bien! Nous arrivons à 4heure moins une devant le bar épicerie. À 4 heures sonnantes le rideau de fer s'ouvre. Chantal nous accueille; on trouve de tout ici, même les clés de l'église. Elle nous les confie et garde nos sacs. Nous ouvrons la porte: toute la voûte est peinte; les 365 saints du calendrier, palmes à la main, revêtus de vêtements aux couleurs vives sont alignés par mois. Belle illustration de la Toussaint ! La statue baroque, en bois polychrome de saint Michel, au dessus du maître hôtel est particulièrement remarquable. L'archange semble danser sur un dragon vaincu qu'il contrôle d'un geste ferme et gracieux. Dans sa main gauche, un bouclier : « Qui est comme Dieu ? »

Nous rendons les clés à Chantal : « J'aurais aimé que vous dormiez chez nous, mais ma fille arrive ce soir, elle occupe la chambre d'amis ». La générosité de Chantal nous touche. Patricia Chambrieux entre : « Je vous présente ma belle sœur Solange, l'ancien maire et son mari mon frère André, maître chien de chasse. Et voici mon amie Cyrille, votre guide. » Cyrille nous fait découvrir l'église qui vaut vraiment le détour. Au fil de la visite les langues se dénouent Pendant qu'on pose toutes sortes de questions à Cyrille, Patricia discute à voix basse avec ses parents: « Plutôt que de dormir sous la grange, Solange et André vous invitent chez-eux.

- On a tout l'espace qui faut, venez-donc. » Insiste Solange « Je vais prévenir Sylvie Bourinet, l'actuelle maire. Je vais l'inviter à prendre l'apéro pour vous rencontrer. » Patricia: « Une fois installés, passez à la maison, je vous montrerai notre gîte de la métairie qu'on a remis en état nous-même, et l'étable : ça sera l'heure du repas des veaux ! »

André ouvre sa camionnette « Excusez le manque de confort, j'utilise ce véhicule pour le transport des chiens. »

Arrivés chez Solange et André, ils nous proposent en plus de rafraîchissements et de douches, de laver la lessive et de la sécher...Quelle aubaine ! Justement on avait un problème d'odeur de linge pas très net, et on se savait pas comment le résoudre. Pendant que les machines tournent, André nous accompagne chez la pétulante (et bavarde) Patricia. Son grand gîte peut accueillir jusqu'à 19 personnes. L'enduit du mur, réalisé avec du sable local, est naturellement jaune d'or. http://www.perche-sarthois.fr/poi.html?id=23489&offset=0

Puis elle nous explique comment s'organise leur élevage bovin. « Le G.A.E.C suscite solidarité et renforce les compétences, mais c'est un travail de chaque instant. » Tout en parlant, elle ne perd pas une minute, entre les veaux à nourrir, les barrières à ouvrir, les seaux à rincer...Quelle femme ! De retour chez Solange, Sylvie est déjà là, et l'heure de l'apéro largement passée ! Pendant qu'on aide au couvert, Emmanuel va voir les chiens avec André. Il en a plus de 40. On le sollicite de loin pour la chasse. Dans le jardin il montre des statues qu'il a réalisées. Cet homme est un artiste ! À table, Bernadette, la grande sœur, nous a rejoint. Elle a vécu longtemps à Guyancourt, tout près de chez moi. Le repas est incroyablement chaleureux. On parle de mille choses, comme si on s'était toujours connus. André sort de sa cave des bouteilles de nectar. On évoque la possibilité qu'ils traversent la baie du Mont-Saint-Michel avec nous. On échange nos adresses.

Avant de se coucher, Solanges nous donne nos vêtements, secs, propres et parfumés ! Deos Gratias !


Mercredi 3 août 2011 - 93° jour
St. Michel de Chavaignes - St. Aubin des Coudrais - 26 km - carte 

On se retrouve avec Solange au bar de Chantal et Noël pour le petit-déjeuner. Solange songe déjà à notre étape de ce soir. « Où allez-vous ce soir ?

- À Saint-Aubin-des-Coudrais.

- Je connais quelqu'un là bas » Elle prend l'annuaire et téléphone. « C'est bon, Mireille est d'accord, elle vous attendra. » Merci Solange ! C'est toujours un peu délicat de demander l'hospitalité, et voilà qu'on s'en occupe pour nous. Quelle gentillesse ! On se souviendra de Saint-Michel-de-Chavaignes !

Nous quittons le village d'un pas léger. Une petite route nous emmène jusqu'à Dollon. C'était un village dont la richesse provenait du tissage du chanvre. La plupart des maisons résonnaient du cliquetis des métiers à tisser. Peut-être un jour, revalorisera-t-on cette économie comme c'est le cas pour le lin, en Normandie ? Quelques kilomètres plus loin, on entre à Le Luart. La dernière fournée de pain embaume. On fait nos achats pour le pique-nique, et entre « Aux laboureurs ». Agathe prépare le repas. C'est un restaurant ouvrier, comme on les aime ; ambiance familiale, plats traditionnels, portions généreuses, le tout pour un prix modique. Il est trop tôt pour déjeuner, mais le café nous fera du bien. Deux gros chiens se couchent tout contre les pieds de Mirella qui n'en revient pas. D'ordinaire, elle a peur des chiens qui le lui rendent bien. Roger s'installe au zinc. Il considère Agathe comme sa fille adoptive. On échange, sur le travail, la retraite, notre marche...Agathe nous offre des stylos. « Souvenir de notre rencontre à Le Luart. »

À Sceaux-sur-Huisne, les commerces se pressent le long de la grand route. Un trafic dense de voitures nous rend craintifs pour traverser. Il ne suffit que de quelques jours à la campagne pour oublier nos réflexes de citadins ! De l'autre côté de la route le quartier semble très ancien. Un figuier odorant étale ses branches sous les murs d'un manoir. Ses fruits fondent sous la langue. Plus loin, un jardin aménagé au bord des méandres de l'Huisne nous parait idéal. Nous nous installons à l'ombre d'un saule pleureur, pour nous restaurer et dormir.

Nous repartons, toujours sur la route. Le goudron est lassant, mais nos cartes pas assez précises pour tenter d'autres chemins. Nous passons sous l'autoroute et arrivons à Boëssé-le-sec. Une route bordée de très vieux arbres semble un raccourcit qui mène dans la bonne direction. Presque arrivés à notre embranchement, une femme nous barre le chemin : « C'est privé, vous n'avez pas le droit de passer ici, faites demi-tour. ». On rempli nos gourdes au robinet du cimetière, ce qui fait bien rire Mirella. Encore quelques kilomètres de macadam et nous voilà enfin à Saint-Aubin-des-Coudrais, qui s'étire le long de la rivière. On téléphone à Mireille pour qu'elle nous explique où elle habite. L'église a l'air très jolie avec son toit en accordéon, son clocher de bardeau et ses colonnettes romanes. L'intérieur, sobre et lumineux, abrite quelques jolies statues. On découvre avec joie une fresque de notre saint Michel. C'est comme s'il nous faisait un clin d'oeil. En sortant, une dame, tenant son chien en laisse, nous regarde avec instance. « C'est vous les pèlerins ?

- C'est vous Mireille ? »

Elle qui déteste marcher, elle est venue à notre rencontre. Elle habite 2 kilomètres plus loin, à un carrefour pas très facile à trouver. Elle nous guide par de magnifiques chemins creux. C'est autre chose que les routes goudronnées !

Elle est professeur d'anglais, à la retraite depuis peu. Elle nous ouvre sa maison : « Installez-vous confortablement. Mes enfants n'habitent plus ici, prenez leurs chambres. Donnez-moi votre linge sale à laver, prenez vos douches. On se retrouve tout à l'heure pour le repas. » Quel accueil ! Mireille a un humour décapant et ne se prend pas au sérieux. Pendant le dîner, dans le jardin, elle nous parle de son métier, des voyages qu'elle fait avec ses collègues (malgré son horreur de la marche). Elle propose de téléphoner à son amie Chantal, professeur de math qu'on pourrait rencontrer demain midi … Tamtam Perche continue !


Jeudi 4 août 2011 - 94° jour
St. Aubin des Coudrais - Igé - 27 km - carte 

Mireille nous a préparé des provisions pour ce midi : œufs durs, fruits cueillis dans son verger...et j'en passe. Elle nous raccompagne jusqu'au village. « Venez traverser la baie avec nous en septembre. Même si vous n'aimez pas marcher, 6 kilomètres sur terrain plat, c'est à peine plus que l'aller-retour au village. Amenez vos amis ! » On quitte Mireille « À bientôt en Normandie !

- Revenez me voir ! »

On retrouve le G.R. et son circuit dans les chemins creux, bordés de très vieux charmes. Je téléphone au presbytère d'Igé pour ce soir. Le curé est embarrassé : « Ça n'est pas possible à la maison. Normalement il y a une salle municipale de disponible. Vous êtes des pèlerins ? Voici le numéro. Appelez de ma part. » J'essaye, mais personne ne répond. Une bonne heure plus tard, le père Detoc rappelle: «Écoutez, finalement je peux vous recevoir, on s'est arrangés. » Il semble très curieux de nous rencontrer, surtout quand il apprend qu'Emmanuel est prêtre. On arrive en Normandie, la région du Mont-Saint-Michel ! Il se met à pleuvoir. Contrairement aux idées reçues, il ne pleut plus beaucoup en Normandie. Elle souffre même de la sécheresse depuis plusieurs années. On coupe à travers bois, se frottant au feuillage mouillé des fougères. On débouche sur la route boueux et dégoulinants. Au Pouvrai, pendant que Manou cherche la maison de Chantal (l'amie de Mireille), on s'abrite sous le porche de l'église. Ne trouvant pas, elle nous guide par téléphone ; « Prendre le chemin après un grand chêne, descendre au creux du vallon. C'est là !. » Francis interrompt son travail sur le tracteur pour nous accueillir. Sa femme nous fait entrer: « J'ai préparé de la soupe à l'oseille, ça vous tente ? » Et comment donc ! Elle sert des assiettes fumantes et odorantes. J'y fais fondre une cuillère de crème fraîche maison, petite merveille introuvable chez moi. Puis, elle amène du gratin, du fromage, et pour finir, nous offre le calva. Tout ça le plus naturellement possible, au fil de la conversation. Elle nous propose de repartir à travers le domaine privé de Lonné. « Les allées vous conduiront directement à Igé par la forêt. Je téléphone à mon voisin » Monsieur d'Orglandes donne son accord. Il ne pleut plus quand nous pénétrons dans sa propriété. À l'entrée, quelques maisons tombent en ruine, le conte privilégie l'exploitation du bois. Marcher sous les voûtes des arbres, c'est entrer dans un autre monde où les sens s’affûtent pour en saisir les surprises : raies de lumière, parfum de résineux, apparition fugitive d'une biche, rumeur de la ramure frôlée par le vent...Le département de l'Orne possède de grands massifs forestiers. Je me fais une joie de les traverser. Nous passons devant le joli château du propriétaire et continuons sur l'allée cavalière jusqu'à Igé.

Là, Thérèse nous ouvre: « Le père va bientôt arriver, venez, je vais vous montrer les chambres. Vous-être 2 couples ?

- Non, nous sommes tous célibataires : Mirella veuve, Valter célibataire au long cours, Emmanuel prêtre et moi divorcée.

Pendant qu'on s'installe, elle nous explique qu'elle est ici chez elle : « Mon oncle, le père Detoc, nous a élevées, ma sœur et moi, alors que nous étions orphelines. J'ai grandit ici. Nous sommes habitués à recevoir des visites ! Toutes deux avons acheté le presbytère que nous avons modernisé pour procurer du confort à notre oncle. On s'y retrouve en famille. On rentre demain à Nantes, et ce soir nous étions tous invités chez une grande amie. Puisque vous venez, on s'est organisé pour que le repas aie lieu ici.» Jean-Pierre, son mari, nous fait visiter l'église. On y reconnaît les statues de 2 saints, vénérés par les pèlerins; Saint -jacques et saint Benoît Labre. André, le prêtre, nous accueille avec délicatesse. Andrée, leur amie, amène les plats qu'elle avait préparé pour ce soir. La gentillesse et l'écoute de cette famille peu banale nous touche au cœur. Je leur laisse un bouquet des dernières plumes de paon, égrenées depuis Trôo d'hôte en hôte. La nuit, bien au chaud dans nos duvets, on écoute avec délice, la pluie crépiter contre les vélux.


Jeudi 5 août 2011 - 95° jour
Igé - Chapelle de Montligeon - 36 km - carte 

On se retrouve autour d'une théière fumante, des croissants et du pain chaud. André connaît plein de choses; il nous raconte la prise de Bellême par Blanche de Castille, et nous propose de suivre l'ancienne route piquant tout droit à travers champs vers la ville. Il nous accompagne jusqu'à la sortie d'Igé. Effectivement, nous avançons sur un large chemin loin des voitures, au fil des courbes du terrain. La pluie reprend, diluvienne. Au loin, sur une hauteur, on aperçoit la silhouette fortifiée de Bellême, la capitale du Perche. En arrivant en ville, il ne pleut plus. Nous visitons la grande église. Sa voûte est en bois. Dans le Perche le savoir faire des menuisiers, charpentiers... était fameux. De nombreuses familles sont parties construire le Canada et y sont restées. Nous nous réchauffons dans un café, pendant que Mirella achète (interminablement) le pique-nique. Les courses réparties dans les sacs, nous visitons Bellême, sa ville close, ses rues bordées d’hôtels particuliers. À l'office du tourisme, nous prenons des coordonnées pour dormir à la Chapelle-Montligeon. Sur un poteau, nous remarquons la première balise guidant les randonneurs vers le Mont-Saint-Michel. Ayant décidé de faire un crochet par la Trappe, près de Soligny, nous pointons vers le nord.

À Saint-Ouen-de-la-cour, le soleil chauffe. Nous entrons au lieu dit « Le Bourg » : quelques maisons autour de l'église. Un air d’accordéon virevolte. Entraînés par son rythme, nous nous mettons à danser, sacs aux dos. On s'installe sur les marches de l'église, face à la fenêtre d'où provient la musique et on étale nos affaires mouillées au soleil. La personne qui joue enchaîne les morceaux avec brio! Puis, ça s'arrête. Une femme sort dans le jardin. « Bravo! C'est vous qui jouez ?
Non, c'est mon fils ! Antoine, vient ! Il a des admirateurs !

Arrive un adolescent de 14, 15 ans. Il nous explique qu'il joue depuis ses 6 ans. Il aime ça. Il a même enregistré un disque. «Peut-on en avoir 2, dédicacés? » Il nous confie que plus tard, il aimerait être handballeur...

http://www.youtube.com/watch?v=9XjrIrOAGi0

Nous réservons une chambre dans un hôtel de la Chapelle-Montligeon. Le G.R. nous emmène à travers la campagne sur d'anciens chemins creusés à la lisière des champs. Nous croisons un promeneur, le panier plein de ceps. Une fois l'Huisne traversée, nous pénétrons dans la merveilleuse forêt. On marche silencieusement, presque religieusement pendant des heures. Il commence à faire nuit quand on débouche derrière l'énorme complexe religieux de la Chapelle-Montligeon. Notre hôtel est en face de la petite église du village. Ce soir, c'est la dernière nuit « en chemin » de notre étape. Les chambres confortables et le repas raffiné sont à la hauteur de cet événement. 

Vendredi 6 août 2011 - 96° jour
Chapelle de Montligeon - La Grande Trappe - 27 km - carte 

Nous nous rendons à la basilique Notre Dame pour la messe de la Transfiguration. Pour Mirella c'est une fête importante, qu'elle ne manquait jamais de célébrer avec son mari. Le gigantisme de ce sanctuaire, dans le petit village, étonne. Il résulte de la volonté de l'abbé Buguet : créer de l'emploi pour contrecarrer l'exode rural, et encourager les personnes à prier pour les défunts. Son projet, présenté d'une façon enthousiaste et énergique a convaincu des milliers de bienfaiteurs dans toute l'Europe. Il fait construire « la cathédrale des campagnes » (inaugurée en 1911), crée une imprimerie pour éditer un bulletin aux donateurs, réalisant ainsi ses 2 rêves.

Aujourd'hui encore, des personnes viennent pour des retraites. Quelques sœurs et un groupe de prêtres de la communauté de saint Martin organisent la vie de prière. Après la messe, on prend un copieux petit-déjeuner, dans le réfectoire des retraitants. L'église du village est ouverte. On y reconnaît Saint Michel sur plusieurs vitraux. Une fois dans la campagne, le temps brumeux ouate le paysage. Nous avançons dans une vallée, le long de l'Huisne, à présent toute petite rivière. Beaucoup d'étangs sont creusés dans la terre argileuse. Le G.R nous conduit à l'ancienne abbaye de Valdieu, isolée, entourée de forêt. De cette immense chartreuse, il ne reste plus que le bâtiment portier parfaitement restauré, qui à lui seul a l'allure d'un château. Devant la porte, un 4X4. Je m'approche pour essayer de reconnaître les 3 statues qui ornent la façade. Le gardien vient vers nous. Quand il comprend qu'on ne fait que passer, il se détend et nous parle de ce domaine qu'année après année le propriétaire fait rénover, et de tout le travail qu'il abat, lui, le gardien jardinier. Nous traversons quelques lambeaux de la forêt de Reno, et montons sur le plateau. Au loin, sur notre droite, un drôle de phare se dresse au dessus des champs. Nous arrivons à Hautheuil et passons devant l'église romane. Elle est ouverte et ...tout simplement magnifique. Sobriété, rythmes, courbes, fantaisie, luminosité, intériorité...Et j'en passe. Emmanuel chante un cantique grégorien dans le choeur, devant la statue de la vierge. La mélodie s'épanouit dans l'espace et s’éteint en douces réverbérations.

Nous marchons jusqu'à Tourouvre. Le gardien de Valdieu nous double à grands coups de klaxon.

Dans le bourg, on se cale sur les banquettes d'un bar et on absorbe silencieusement un sandwich réparateur. Nous entrons dans l'église de Tourouvre, bien entretenue, propice au recueillement. Un vitrail commémore une catastrophe minière survenue dans la région. Les mineurs décédés par un coup de grisou, sont accueillis par Saint-Michel.

Sortant de la ville, on s'arrête au garage pour demander s'il n'y a pas moyen d'aller à la Trappe sans passer par les routes. « Bien sûr, mais il faut connaître. Je n'ai pas de cartes à vous passer. Prenez donc la route, elle est très peu fréquentée. Sinon, vous risqueriez de vous perdre. » Pendant qu'on parle avec Stéphane et sa femme, deux enfants nous regardent méfiants : « Tu vois, ces gens, c'est des gens du voyage. » Ce qui me fait bien rire car il n'a pas tord !. À présent, nous nous enfonçons sous l'épaisse ramure de la forêt. Encore une fois, sous le charme, chacun marche en silence, éloignés les uns des autres. On se regroupe devant l'étang près de l'abbaye. La cloche sonne vêpres ; on arrive pile poil pour la prière. Quelle belle façon de conclure cette marche !

Après vêpres, nous sonnons à la porterie où le cher frère François nous accueille avec humour et gentillesse. Il nous ouvre nos chambres, nous amène toutes sortes de nourritures terrestres, et organise avec nous la journée de demain. 

Samedi 7 août 2011

En attendant l'arrivée de maman et d'Odile, nous écrivons des cartes à toutes les personnes rencontrées sur la route. Voilà Odile ! Nous la retrouvons avec joie. Que de choses à raconter depuis Evaux-les-bains ! En guise de bienvenue, elle nous couvre de menus cadeaux en lien avec Saint-Michel.

Frère François se joint à nous avec Sylviane, une hôte de l'île d'Ouessant. Il est à l'initiative de notre détour par l'abbaye et vient nous parler ce matin de Michaël; c'est lui que nous sommes venus rencontrer ici : « Il y a un saint à la Trappe, et personne ne le sait ! » Depuis des années, frère François œuvre à accueillir les personnes handicapées . Il a la profonde intuition, confortée au fil de son expérience, que ces personnes souffrantes sont une chance pour le monde. Ils sont la figure salvatrice du Christ. Rénovations de bâtiments, mises aux normes européennes, installation de lits spéciaux, agrandissement, accueil, écoute...voilà ce qu'entreprend les «amis de la bergerie » pour eux. http://amisdelabergerie.net/index.php Cette association a pour président d'honneur le Seigneur Jésus Christ, lui-même ! Les tracasseries administratives, les budgets à sec...tout a été résolu grâce au partenariat infaillible de celle qu'il visite chaque aube : Notre Dame de la confiance. « Un été, un groupe est venu à la bergerie. C'était des personnes lourdement handicapées. Quand je suis venu les saluer, les infirmières m'ont présenté Mickaël : « Cet enfant, c'est la première fois qu'il sort de l'hôpital depuis sa naissance. Son père n'en voulait pas. Sa mère qui devait choisir entre le mari ou le fils, l'a laissé à l'hôpital. Mais regardez comme il est heureux ! » Mickaël, calé dans sa coque poussait béatement de petits cris. Peu après, je reçois un coup de fil : « Il est arrivé quelque chose à Mickaël ! » Il ne respirait plus. Je pense qu'il est mort de joie. J'ai prévenu les parents : ils n'en voulaient pas plus vivant que mort. On l'a enterré dans notre cimetière dans le carré réservé aux amis. À ce moment là, nous avions un gros soucis avec les normes européennes changeantes. Si des travaux n'étaient pas réalisés rapidement, on devait fermer la bergerie. Je lui ai dit : « Petit frère, faut que tu nous aides ! » Dans la semaine, un donateur s'est présenté et a fait un chèque de la somme exacte qu'il nous fallait. Je pourrais vous raconter bien d'autres choses qui se passent grâce au partenariat de Mickaël ! »

Après cet émouvant témoignage, nous nous recueillons sur sa la tombe. Rien ne la distingue des autres, sauf des fleurs blanche au sol, une pierre et des angelots, placés sur la croix.

Maman arrive pour le déjeuner avec un gâteau. L'après midi, nous visitons le chemin de foi, près de la bergerie: 15 stations aménagées dans un jardin, pour découvrir Jésus, de l'Annonciation à la Pentecôte, et le prier à l'aide de versets d'Evangile. Puis nous nous retrouvons dans une petite chapelle pour célébrer l'eucharistie. On a le cœur en fête pour tout ce qu'on a vécu, toutes ces rencontres, toute cette affection palpable de saint Michel.

Odile nous ramène à Paris, quant à Emmanuel, il part avec sa maman pour quelques jours de vacances. « À très bientôt à la Trappe pour la toute dernière étape! »