2019-09: Journées européennes du Patrimoine - Pavillon de l'ile Seguin - 21 et 22 septembre 2019

Cette année encore, le Pavillon de l’Île Seguin a rempli son office de passeur de mémoire, racontant l’histoire de ce lieu symbolique à plus d’un titre, en particulier celle de l’aventure industrielle de Renault pendant un siècle.
Les bénévoles d’AMETIS, ATRIS et RENAULT HISTOIRE ont accompagné les visiteurs avec toujours le même enthousiasme et la même compétence. Avec un peu de nostalgie aussi, car le pavillon va maintenant fermer ses portes comme prévu, mais sans avoir la certitude de l’existence d’un vrai successeur enfin pérenne.
Gageons que cette situation ne se prolongera pas trop et que nos bénévoles pourront bientôt retrouver le contact avec le public, avec le sourire aux lèvres !

L’Histoire de l’île Seguin…

Au début, l’île est une terre incertaine, inondable, insalubre. Elle devient une “terre agricole” au moyen âge, sous la houlette de l’Abbaye Saint-Victor. La pêche fera aussi partie de l’activité de l’île durant cette période.
Plus tard, cette terre deviendra artisanale et industrielle, avec l’implantation de blanchisseries et de tanneries. Ces dernières, seront installées par Armand Seguin, collaborateur de Lavoisier. Il y développera un processus de tannage très novateur permettant de diviser par dix le “temps de cycle” de la fabrication des cuirs et donnera aux armées  révolutionnaires la capacité  de faire face aux approvisionnements indispensables en cuir et autres harnachements. Armand Seguin fera fortune avec son processus et… donnera son nom à la célèbre île !

Qui dit île dit ponts…
Quand Louis XIV eut mis en chantier Versailles, il lui a fallu sa voie rapide… Relier Paris à Versailles devenait vital. Le premier “pont de Sèvres” fut donc construit en 1684. Il était  en bois et en deux parties, prenant appui sur l’extrême pointe aval de l’île. Par la suite, un nouveau pont sera construit à l’emplacement actuel, sous le premier empire. Le pont primitif ne disparaîtra qu’en 1824, victime de son âge et de l’assaut des crues du fleuve. Dès lors, l’île sera “rendue” à la nature et l’environnement, redevenu plus bucolique, attirera peintres (Sisley, Courbet…) et autres guinguettes.

Les débuts de Renault à Billancourt
La famille Renault possède une propriété à Billancourt acquise par Alfred Renault dans la zone du “Trapèze” actuelle. Il la cédera à ses fils Fernand, Marcel et Louis en 1892. C’est là, qu’à partir de 1898, date de naissance de la voiturette construite dans la fameuse “cabane”, se fera de façon un peu anarchique, par constitution d’une mosaïque d’ateliers construits sur des terrains rachetés progressivement sur le “Trapèze” , l’extension de Renault. La surface des usines passera de 4 680 m2 à 14 3600 m2 entre 1900 et 1914 (de 110 à 5 000 personnes).
L’urgence de la guerre (de 14) pousse Renault à trouver de la place et amplifie sa “conquête de Billancourt” un peu à la… hussarde ! (et avec beaucoup de récriminations des riverains).
De l’autre coté du bras de Seine, il y a une île… désespérément vide. En 1919 Louis Renault acquiert la plupart des 12 ha de l’île Seguin. Il cachera son jeu en expliquant qu’il veut en faire (ce qui a été vrai pendant la guerre de 1914) des jardins et des lieux de détente ; mais qui pouvait être dupe !

La conquête de l’île
Pour permettre à cette île inondable et verdoyante de devenir « une forteresse ouvrière », des travaux titanesques seront nécessaires. 600 000 m3 de remblais, d’impressionnants piliers de bétons plantés dans le sol et les deux ponts, l’un arrimant l’île à Meudon (pont Seibert en 1931) et l’autre à Billancourt (pont Daydé en 1928) feront de cet endroit un des fleurons de l’industrie automobile de cette époque.
Ce n’est qu’en 1929 (le 28 novembre) qu’une centaine de journalistes assistent un peu médusés à une chorégraphie impressionnante, mettant en exergue la “nef de la modernité industrielle”.
L’usine monte en puissance jusqu’en 1934. Elle est alors effectivement  l’image de la modernité, utilisant une main d’œuvre déqualifiée, faisant appel aux grands principes de l’efficacité industrielle de l’époque, venant tout droit des États-Unis et avec une intégration des opérations de fabrication, de l’emboutissage au montage.

Le Front populaire
L’île, mais plus généralement Renault à Billancourt devient le phare de la lutte ouvrière en 1936. Le conflit aura ces points d’orgue, imposant pour longtemps une certaine image de Renault dans le paysage social et industriel de la France.

La deuxième guerre mondiale
Pour cette période troublée s’il en est, l’activité de Renault est toujours à l’heure actuelle sujet à polémiques profondes. Factuellement, les Établissements Renault, occupés et mis sous tutelle allemande, seront fortement bombardés pendant toute la durée du conflit.

L’après-guerre
Cette période est le tournant de l’Histoire de Renault. En 1944, sous l’accusation de « commerce avec l’ennemi » et dans des conditions politiques faisant toujours polémique, les Établissement Renault sont réquisitionnés et seront nationalisés en janvier 1945 : La RNUR était née…

Les premiers pas de la RNUR
Pendant l’occupation les ingénieurs de Renault préparent « l’après-guerre » sous la houlette de Louis Renault, qui hébergera les Bureaux d’études avenue Foch, à coté de chez lui dans Paris, pour les protéger des bombardements et de l’occupant qui avait interdit toutes études de ce type. La 4CV naîtra au cours de cette période et sera fabriquée à partir de 1947 dans l’île Seguin avec un objectif de production de 300 véhicules par jour, chiffre impressionnant pour l’époque, sur le vieux continent.
Dans cette période difficile de l’après guerre, la « Régie » aura pour tâche de donner au monde ouvrier une “nouvelle place” dans la société avec, par exemple, la naissance des premiers Comités d’entreprises.
Dès le début de la RNUR, Pierre Lefaucheux comprend qu’un “délestage” de Billancourt sera nécessaire ; c’est la mise en chantier de l’usine de Flins, qui ouvrira ses portes en 1952 pour y fabriquer la Frégate (et des Juvaquatre), mais aussi des 4CV puis des R4.
En 1961, la R4 rentre en production dans l’île.

Mai 1968
La « vitrine ouvrière » de la France trouvera là une nouvelle fois un lieu d’expression privilégié. C’est “l’esplanade des meetings” dont celui, célèbre, du 27 mai au cours duquel les syndicats se feront huer en annonçant ce qui sera les « Accords de Grenelle ».

Le déclin et le fermeture
L’évolution des techniques, des marchés, des produits mettent petit à petit, au cours de la décennie 1970 – 1980 et au delà, l’avenir de l’île en péril.
La modernisation de l’usine de l’île Seguin est difficile compte tenu du manque de place et de l’impossibilité d’une quelconque extension. À partir de 1973 l’île entre dans une ère de “régression”, malgré le regain d’espoir de 1981 et ce n’est pas l’annonce de l’introduction d’un nouveau véhicule, l’Express, qui changera la donne. Le 21 novembre 1989 la fermeture de l’île est annoncée et sera effective le 31 mars 1992. C’est la fin d’une histoire extrêmement riche en évènements, succès, gloire mais aussi échecs et tragédies, destiné du monde vivant… C’est aussi une image d’un monde qui fut en pleine mutation qui disparaît.

À partir de cet instant, le sujet appartient à la mémoire.

Michel Jullien pour RENAULT HISTOIRE et AMETIS