2. Pierre Lefaucheux, un patron exemplaire et charismatique


Avant de prendre les rennes de Renault après la libération, Pierre Lefaucheux était un cadre supérieur de l’industrie privée : il fut pendant 15 ans Directeur de la «Compagnie des fours». Et à partir de mi-janvier 1940, il dirige la Cartoucherie du Mans. Il déclarera plus tard que cette expérience jouera un rôle important dans la conception qu’il se fera d’une entreprise nationalisée: «j’ai fait une liste de tout ce qu’on y faisait, et quand j’ai eu à construire le statut de Renault, j’ai fait exactement le contraire de mon expérience à la Cartoucherie. Cela a admirablement marché.»

Le ton est donné. Non conformiste, l’homme est ouvert à la critique. L’auto-critique bien sûr, mais aussi celle des autres, surtout lorsqu’elle vient du terrain. Ainsi, en avril 1953, Jean Myon qui travaille à la Direction du Personnel rédige une longue note où il expose son point de vue selon lequel, si la Régie Renault est déjà une réussite industrielle, elle est encore largement un échec social. Le chef de Jean Myon le met en garde sur les risques d’une telle note critique mais la fait parvenir au secrétariat du PDG. Quinze jours plus tard il est convoqué par Pierre Lefaucheux qui l’accueille par un «vous n’êtes pas très gentil avec la Direction Générale... Asseyez-vous, on va en parler... Eh bien, dites-donc, on ne m’a jamais parlé comme ça. Et je vous remercie parce que personne n’a osé me dire ces choses-là, et il fallait qu’on me les dise.»

Pierre Lefaucheux consulte les membres de la Direction, et formule son autocritique: «pour le personnel, nous n’avons jamais rien fait: on répond aux demandes et aux critiques des syndicats, c’est tout. Nous ne proposons rien, nous n’avons aucun projet.»

Rendez-vous est pris pour le retour des vacances. Pierre Lefaucheux convoque Jean Myon pour lui faire part de sa décision de le nommer… Directeur du personnel.(stupéfaction) «Mais, je ne peux pas !...»

«D’abord, je ne crois pas vous avoir demandé votre avis. Ensuite, il y a deux solutions: ou bien ça marche, et bon... Ou bien ça ne marche pas, et il y a suffisamment de place dans la maison pour que cela ne vous nuise en rien.» Et des anecdotes comme celles-là, il y en a beaucoup dans la courte carrière du PDG de Renault.

Ceux qui se penchent sur le personnage de Pierre Lefaucheux sont tous unanimement surpris par ses agendas: ils étaient pratiquement vides ! Il y a bien un CA par ici, un CE par là, des réunions de direction et quelques voyages, mais cela n’avait rien à voir avec les agendas surchargés des PDG d’aujourd’hui.

Plus que tout, Pierre Lefaucheux souhaitait rester disponible pour recevoir sur le champ les gens qu’il voulait voir ou qui voulaient le voir. Contrepoint de ces moments d’ouverture, il passait beaucoup de temps à écrire et à travailler seul. Mais plus que tout, il aimait aller «sur le terrain», non pour une visite de convenance, bien préparée, où l’on cache ce qui ne va pas, mais au contraire, pour voir les problèmes par lui-même, en discuter avec les intéressés et agir en retour. Ce qui n’était pas sans conséquences: Jean Myon raconte l’histoire d’un chef de département qui s’était plaint des absences des délégués syndicaux. Après vérification, comme ceci s’était avéré faux, ce chef avait pris une bonne secouée en direct du PDG ! Tout aussi caractéristique était son comportement vis à vis des manifestants qui pouvaient l’attendre avec des slogans hostiles: il ne changeait pas son itinéraire et traversait gentiment la foule hostile, avec une force et une détermination qui pouvaient aller jusqu’à faire (un peu) le «coup de poing ».

Malgré la lourdeur de ses responsabilités, Pierre Lefaucheux avait une activité sociale intense. Les soirs, les week-ends, et les vacances (à Port-Blanc en Bretagne) étaient des moments tout aussi remplis que son activité professionnelle. Malgré ses longues journées de travail, il rentrait frais et dispo et recevait le soir beaucoup d’invités: des gens de tous ordres, hommes politiques, ses neveux, et plein d’autres gens qui avaient en commun d’être sympathiques!

Sa caractéristique principale était son activité débordante et sans répit.

L’homme qui a reconstruit l’entreprise Renault après la guerre était un manager exemplaire et charismatique, et on ferait bien de prendre exemple sur son management, ce qui mettrait un peu d’air dans les agendas surbookés de nombreux managers actuels. Je ne résiste pas pour finir par citer cette phrase que Pierre Lefaucheux, lui qui avait connu les deux guerres, la résistance armée et la déportation par la Gestapo, aimait dire aux futurs ingénieurs:
«Il y a quelque chose de plus amusant encore que de vivre,c’est de vivre dangereusement.»

Fidèle à lui-même, il mourut en pleine action suite à une sortie de route sur une plaque de verglas en se rendant à une assemblée de concessionnaires à Strasbourg.
Un service funèbre grandiose eut lieu en son honneur sur l’esplanade de l’île Seguin une semaine plus tard devant plus de 20 000 personnes !

Yves Dubreil avec Cyrille Sardais, professeur à HEC-Montréal, pour RENAULT HISTOIRE