Elle n'a brillé que deux étés









































































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ELLE N’A BRILLÉ QUE DEUX ÉTÉS 

HENRI SIFFRE & JEAN-FRANÇOIS DE ANDRIA 
L’histoire de Caudron-Renault renvoie aux personnages qui ont contribué à la façonner. Parmi eux, un des plus attachants est sans aucun doute Hélène Boucher. En un laps de temps très court, elle s’est imposée comme une des figures marquantes de l’aéronautique française. Ce faisant, elle a excellem ­ment servi la cause du féminisme, dont elle a été une supportrice active. 
Hélène Boucher était la fille d’un architecte parisien. Dès son enfance, elle a été surnommée Léno, anagramme de Léon, prénom de son père. Elle reçoit une éducation bourgeoise avec les cours de dessin et de piano, et la pratique de l’anglais, du tennis et du golf. Mais aucune voie ne la convainc de s’y engager durablement. 
À 22 ans, elle prend son baptême de l’air, et en revient décidée à devenir aviatrice. Il lui faut vaincre la résistance de ses parents et trouver un aéroclub où le coût de la formation soit à sa portée. En définitive, elle prend son premier cours en mars et obtient son brevet en juin 1931 à Mont-de-Marsan, qui offrait une remise de 1 500 francs (sur 6 000) à sa première élève-pilote femme. À la fin de l’année, elle s’endette pour acheter un petit Gipsy Moth d’occasion, sur lequel elle accumule les vols par tous les temps aux quatre coins de la France pour obtenir en juin 1932 son brevet de pilote de transport public. Elle peut alors gagner un peu d’argent, en participant à des meetings ou en donnant des baptêmes de l’air. 
Ceux qui la côtoient, en particulier son moniteur Liaudet, mais aussi l’aviatrice Adrienne Bolland1, en font une description enthousiaste : elle est dotée d’une vue d’aigle, d’un doigté et d’une précision exceptionnels, mais aussi d’une 

1 -Adrienne Bolland a effectué en solo la traversée de l'Atlantique Sud et de la Cordillère des Andes. 
grande application. Ses photos témoignent d’une volonté et d’une énergie hors du commun. Son visage parfaitement ovale et ses traits nets et réguliers dénotent l’équilibre, la franchise et l’intelligence. Mais la force du bas du visage et du cou, la bouche ferme, témoignent de sa volonté, de sa maîtrise d’elle-même, de son goût de l’action, de son indépendance d’esprit. 
Ayant remplacé son Moth par un Avro Cirrus déjà passablement fatigué, elle participe, dès juillet 1932, au rallye aérien Cannes-Deauville. Dans la Nièvre, à la suite d’une défaillance du moteur, elle choisit d’affronter délibérément un rideau d’arbres, plutôt que de tenter une périlleuse manœuvre d’évitement. L’avion est fortement endommagé, mais Léno s’en sort sans blessure. 
Elle tente, seule à bord, un raid Paris-Saigon en février 1933 mais, après des escales à Athènes et Alep, son appareil la trahit de nouveau en Irak. Après de multiples péripéties, son avion enfin réparé, elle revient en avril par la Palestine, la Lybie, la Tunisie et l’Italie. Au cours de ce périple, elle aura fait preuve d’une remarquable endurance, avec des vols de plus de dix heures, et d’une audace raisonnée en survolant la mer et des espaces désertiques dans des conditions parfois très délicates. 
Malgré ce demi-échec, Hélène s’est fait connaître. Elle a été remarquée par l’avionneur Mauboussin, concepteur de véritables “avionnettes”, qui l’engage en juillet 1933 aux 12 heures d’Angers sur un appareil de 40 CV (!). Elle a le grand mérite de terminer cette épreuve très difficile : 12 heures de pilotage à 135 km/h de moyenne, sans être relayée par sa passagère. Elle remporte le prix du premier équipage féminin classé et est portée en triomphe par les spectateurs. 
Le 2 août, avec un moteur un peu plus puissant (60 CV), elle bat son premier record du monde, celui d’altitude féminin pour avions de deuxième catégorie (moins de 450 kilos), avec 5 900 mètres. 
En août 1933, elle se lance dans l’acrobatie aérienne. Son moniteur Michel Détroyat, grand maître en la matière, qui l’a repérée à Angers, déclare : « Je pense avoir été plus sévère avec elle que pour n’importe quel autre aviateur. Une femme qui fait de la haute voltige aérienne doit se montrer impeccable, plus que les hommes, car les plaisanteries seraient trop faciles ». Le 2 octobre, elle rivalise dans un meeting aérien avec Vera von Bissing, célèbre aviatrice allemande, dont elle se distingue en effectuant, au grand bonheur du public, sa démonstration au ras du sol. Detroyat exulte « Vous verrez, dans quelques mois, elle sera la meilleure acrobate du monde ! » 
Elle s’attire la considération des pilotes confirmés. Saint-Exupéry dira d’elle « Elle était simple, loyale… Elle était aussi un pilote. Ce métier, elle l’exerçait à la façon d’un homme, avec le respect du travail bien fait et l’humilité des vrais bâtisseurs ». Son geste d’ôter son casque de cuir en secouant son abondante chevelure blonde était devenu légendaire. Et son robuste appétit contribuait à sa popularité. 
Sur les recommandations d’Albert, ingénieur, de Renault, François Lehideux envisage au printemps 1934 son recrutement comme pilote d’essai des « racers » Caudron, au pilotage très délicat, avec leur train rentrant, leur hélice à pas variable, leurs ailes minimales à la charge alaire élevée et leurs volets mobiles. Après un bref vol de mise en main avec le chef-pilote Delmotte, elle réalise des essais concluants. Avec ce contrat qui lui assure l’indépendance financière, elle change de registre, passant de la voltige à la vitesse, et obtient les moyens de ses plus beaux exploits. 
Elle participe de nouveau aux 12 heures d’Angers, mais cette fois à bord d’un Rafale. Elle se classe seconde, devant des concurrents confirmés, n’ayant jamais passé les commandes à sa passagère qui ne savait pas piloter, alors que les autres équipes se relayaient. 


Hélène Boucher devant son Rafale 
Le 6 août 1934, sur le « n° 13 » qui a remporté la Coupe Deutsch de la même année aux mains d’Arnoux, Hélène Boucher enlève à Istres le record du monde de vitesse toutes catégories sur 1 000 km à 409 km/h (Maurice Arnoux détenait l’ancien record avec 393 km/h). En passant, elle a battu le record féminin d’Amelia Earhart des 100 km à la moyenne de 412 km/h. Enfin le 10 août, elle s’adjuge le record du monde féminin de vitesse pure à 445 km/h contre 405 pour Miss Hairlip après s’être rendu compte lors d’une première tentative à 428 km/h qu’elle pouvait gagner du temps en volant de façon plus rectiligne entre les pylônes de la base. 
Convaincue que les femmes valent les hommes et peuvent même les surpasser dans certains domaines, elle participe avec les aviatrices Maryse Bastié et Adrienne Bolland aux actions engagées par Louise Weiss pour le vote des Françaises. 
À la demande du Ministère de l’Air, elle représente la France à un meeting aérien le 11 novembre à Porto, avec Detroyat et la patrouille nationale. 
L’accident mortel 
Le 30 novembre 1934, pendant le salon de l’Aviation à Paris, Hélène Boucher, qui n’a plus touché les commandes d’un Rafale depuis des mois, en décolle un de l’aérodrome de Guyancourt pour un vol d’entraînement. Les conditions sont mauvaises. Après une première tentative qu’elle a dû interrompre pour ne pas se poser en bout de piste, son avion effectue un demi-tonneau en approche finale, sans doute à cause d’une remise de gaz volets sortis. Il accroche la cime des arbres du Bois de la Croix de Magny-les-Hameaux et s’écrase à un kilomètre à peine de la future enceinte du Technocentre Renault. Elle n’avait que 497 heures de vol… 
Ce sont les pilotes Raymond Delmotte, Fouquet et Goury, témoins de l’accident, qui arrivent les premiers sur les lieux. Hélène Boucher est évacuée vers l’hôpital de Versailles. Le ministre de l’Air, le général Denain, vient épingler en fin d’après-midi la Légion d’Honneur sur sa poitrine. 
Son décès a un retentissement national, car ses remarquables performances, mais aussi ses évidentes qualités humaines lui avaient valu, au-delà du monde de l’aviation, plus qu’une notoriété, un immense respect et une profonde affection du grand public. C’est dans la chapelle Saint-Louis-des-Invalides que son cercueil est exposé pendant 2 jours. Elle est la première femme à recevoir un tel honneur. 

Sa citation à l’ordre de la Légion d’Honneur est ainsi libellée : 
« Personnifie la jeune fille française : modestie, simplicité, vaillance » 
« Pilote de grande classe qui a conquis en peu de temps les records les plus 
enviés, grâce à son habileté et son audace réfléchie. » 
« A donné sa vie pour l’aviation. » 

Elle repose au cimetière de Yermenonville, près de la maison de ses parents à Boigneville (Eure-et-Loir) où elle passa une partie de sa jeunesse, notamment à la fin de la Grande Guerre. 

Vue sur Google Earth de l’emplacement du crash du Rafale (en bas à gauche) et du Technocentre (en haut à droite)