2015-02-04 : Rétromobile 2015

Les autos de la démesure

540K Streamliner
Rétromobile a 40 ans cette année et fait encore rêver... Cette contraction de l’histoire de l’automobile pendant quelques jours est toujours, pour les passionnés, un rendez-vous à ne manquer sous aucun prétexte. Peut-être peut-on regretter que, d’année en année, les professionnels du business de l’automobile ancienne prennent le pas sur les purs passionnés, les véritables amateurs de la voiture d’antan. Les rutilantes machines valant désormais des fortunes brillent de leurs mille feux... Des feux qu’elles n’avaient pas à l’origine : quel anachronisme que de voir  briller ces carrosseries recouvertes de... peinture métallisée, qui bien évidemment était totalement inconnues au  moment de leur création !!... Mais, que voulez-vous, ainsi va le monde.

Difficile de tout décrire ce qui est exposé porte de Versailles. Alors j’ai choisi de flâner du coté des autos de la démesure...

A la fin des années 30, au moment de la grande crise économique, certains constructeurs entament une sorte de chant du cygne... en donnant d’une certaine manière la pleine mesure de leur talent et en allant peut-être aussi au bout de leurs rêves ; mais pour qui ? En tout cas, 8 décennies plus tard, ces œuvres d’art sont sous nos yeux toujours ébahis par tant d’audace et frappés par cette sorte d’irrationalité absolue, celle de la démesure. Quelques spécimens de ces raretés s’offraient aux visiteurs cette année.


Bugatti et ses « Royales »

A tout seigneur tout honneur : Bugatti et ses « Royales » type 41. Six châssis furent construits entre 1926 et 1933 et vendus pour être carrossés par les plus prestigieux artistes carrossiers de l’époque ; leur chant du cygne à eux aussi.

12, 740 litres de cylindrée, 8 cylindres en ligne, 300cv à 1700t/mn, un couple de 100mdaN , presque 200 km/h et un poids de 3,4 tonnes... une longueur démesurée ( plus de 6m ...) et des roues d’un mètre de diamètre.

Trois modèles étaient exposés.

Le coupé Napoléon

Le châssis n° 41100 est le prototype du type 41. Il est carrossé en torpédo d’origine Packard  et sert à effectuer les premiers essais de l’engin... il s’agissait d’un « mulet » dans le langage d’aujourd’hui.  

Puis ce châssis recevra successivement trois carrosseries différentes avant d’être détruit par Ettore Bugatti lui-même qui s’était endormi à son volant. Il fait alors reconstruire totalement la voiture. La nouvelle carrosserie coupé chauffeur sera exécutée à l'usine de Molsheim sur un dessin magistral de son fils Jean Bugatti. Surnommé "Coupé Napoléon", ce modèle sera conservé dans la famille Bugatti jusqu'en 1958.  Elle est maintenant l'une des pièces maitresses du Musée National de l'Automobile, Collection Schlumpf à Mulhouse

Bugatti Royale Coupé Napoléon
                                                Le Coupé Napoléon

La Royale de Armand Esders

L’histoire de cette auto est une véritable épopée...

Le châssis n° 41111 est carrossé en un superbe roadster dessiné par Jean Bugatti. Armand Esders (qui a fait fortune dans l’habillement) était un original et, ne roulant jamais de nuit, avait demandé que la voiture ne comporte pas de phares...

Cette auto passera ensuite entre les mains de plusieurs propriétaires, qui la feront recarrosser. Binder réalisera une pale imitation du coupé Napoléon, version blindée pour le Roi de Roumanie qui n’en prendra jamais possession.  Finalement c’est un certain ministre (Patenôtre) qui en fera l’acquisition. Elle partira ensuite aux Etats Unis avant d’être racheté par Volkswagen qui en est aujourd’hui propriétaire.

Le septième châssis

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les frères Shlumpf, qui avaient eux aussi un certain sens de la démesure, entreprirent en 1991 de reconstruire l’auto originale d’Armand Esders.  Ils réalisèrent ainsi un septième châssis, avec le stock de pièces de rechanges qu’ils avaient en leur possession. Cette auto reconstruite, assez fidèle, est toujours au Musée de national de l’automobile à Mulhouse.

Bugatti Royale Esders
La Royale d'Armand Esders reconstruite en 1991, en respectant les couleurs d’origine

La Royale Park Ward

La troisième Royale fut vendue à un officier de réserve britannique (le capitaine Cuthbert Foster), qui a fait fortune en vendant de la soupe en boîte...

Ce châssis (n° 41131) reçoit une élégante carrosserie limousine réalisée par Park Ward, à Londres, dans le plus pur style britannique. Cette élégance dans la sobriété d’une livrée noire avec ses proportions parfaitement équilibrées et ses grandes surfaces vitrées, fait presque oublier les dimensions démentielles de la voiture.

Elle passera elle aussi de mains en mains. Aux Etats Unis dans les années 50, pour être finalement rachetée par les Frères Schlumpf dans les années 60. Elle est aujourd'hui exposée au Musée National de l'Automobile de Mulhouse.

Bugatti Royal Park Ward
Bugatti Royale Park Ward








La Royale carrossée par Park Wark : une sobriété toute britannique...

Bentley, un style bien particulier

Créé par Walter Owen Bentley en 1919, les Bentley sont l’expression de la pure passion automobile de cette époque. Son apogée durant les années 20 sera marquée par cinq victoires aux 24 Heures du Mans. L’aventure se terminera en 1931, lorsque la marque aux ailes tombera dans le giron de Rolls Royce.

En 1928, face à des concurrents de plus en plus menaçants, Bentley développe pour sa « Speed Six », un moteur 6 cylindres en ligne de 6,5 litres de cylindrée de 180 ch à 3 500 tr/min (puissance portée à 200 ch en 1929) . Il répond ainsi aux attentes des “Bentley Boys“ (un groupe d’hommes britanniques fortunés, emmenés par Woolf Barnato), « unis par leur amour de l’insouciance, de la haute couture et de la vitesse » !

Le train bleu

En mars 1930, au cours d’une soirée à l’Hôtel Carlton de Cannes, Woolf Barnato parie 200 livres qu’il arrivera à Londres au volant de sa “Speed Six“ avant le train bleu. Il gagnera son pari d’extrême justesse...

L’auto pilotée par W. Barnato est un modèle carrossé par H. J. Mulliner.  Après la victoire, elle est surnommée “Blue Train Bentley“. Deux mois plus tard, Bernato acquiert une Speed Six fastback « Sportsman Coupé » carrossée par Gurney Nutting et lui donne le surnom de “Blue Train Spécial“... en souvenir de son exploit contre le train bleu. Cette auto restera, par erreur, longtemps dans la mémoire collective comme celle ayant vaincu le train bleu...

Bentley Speed Six





La “Speed Six“ fastback.


Bentley Speed Six










La Mercédès 540K “Streamliner“

Cette auto unique a été imaginée par Mercédés pour le compte de Dunlop pour participer en ces temps troublés d’avant guerre (1938) à une course de prestige  Berlin-Rome. Tout un programme. La course n’aura jamais lieu.

Construite sur un châssis de 540K, le fleuron de l‘orgueil germanique en ces temps là, cette auto fait appel à des codes encore inconnus à cette époque, principalement en matière d’aérodynamisme.  Une carrosserie très profilée, une ligne de caisse très haute et une faible surface vitrée font la signature unique et très particulière de cette auto. Elle est mue par un moteur de huit cylidres en ligne de 5,4 litres de cylindrée à compresseur volumétrique, développant 180cv. Après être passée de main en main pendant le chaos de l’après-guerre, elle sera récupérée par Mercédès qui, curieusement, la laissera aux oubliettes jusqu’à sa restauration complète très récente, pour la grande joie des visiteurs de rétromobile !

540K Streamliner
La 540K Streamliner tout en aluminium