2012-02 : Conférence de Patrick Faure


Le 13 février 2012, Patrick Faure, Directeur Général Adjoint de Renault de nombreuses années, a évoqué son parcours et ses souvenirs marquants devant plus de 150 adhérents et invités de l'association RENAULT HISTOIRE, dont Raymond H. Lévy, Michel Gornet, Patrick Blain et nombre d’anciens de la Direction Commerciale.

Yves Dubreil anime le débat.

Pourquoi avoir choisi Renault après avoir fait l’ENA ?

Patrick Faure : « Je voulais  aller dans le concret. J’ai fait d’abord 4 ans chez Précision Labinal (une entreprise de 4000 personnes dont j’ai été Secrétaire Général).
Je rentre chez Renault en 1978,  et commence par un parcours de 8 mois : 4 mois à l’extérieur de la DC, 4 mois à la DC. Je suis frappé par l’accueil et la  chaleur des gens, mais en même temps  le sentiment que je ne fais pas encore partie de la « famille ». Il faut faire ses preuves. Renault accueille bien les gens, mais ne donne pas sa confiance tout de suite.
Je  découvre l’énormité du système Renault, extrêmement vertical à l’époque.
Mais toutes ces rencontres me serviront de réseau informel pendant 30 ans. »

Quel souvenir de grandes personnalités ?

Philippe Lamirault ?  

PF : « C’était un bulldozer absolu. Grande puissance de travail entraînement des gens, mais avec les défauts de ses qualités : quelquefois brutal.
Un grand souvenir avec lui : pour l’organisation du lancement de la Renault 9 à Longchamp le 11 septembre 1981, rencontre avec M. Romanet, Patron des Sociétés de Course qui disait avoir déjà accueilli Mercedes et BMW, mais dont  le visage a changé quand on lui a parlé d’accueillir 20000 personnes !!! 
Cette convention organisée ensuite par Philippe Gamba a été une vraie réussite, mais j’ai  une pensée pour les 10000 cochons abattus (1 jarret de porc par personne). »

Claude Weets ?

PF : «  Cela me rappelle la convention de Deauville de 1984. Claude Weets, alors Directeur des Affaires Internationales, y a prononcé un  discours d’une violence extrême qui mettait en cause le Président (discours d’autant plus surprenant pour ceux qui le connaissaient). Evidemment, il a dû quitter l’entreprise. »

Bernard Hanon ?

PF : « C’était un vrai visionnaire de l’automobile. Mais ensuite en tant que PDG, il a été confronté à un contexte politique qui l’a conduit à nier des évidences, avec les conséquences malheureuses que l’on connait »

Comment t’es-tu retrouvé Responsable du Sport Auto ?

PF : « Cela s’est passé lors d’un CDR. Il n’y avait pas beaucoup de volontaires. Georges Besse me demande : « Monsieur Faure, je vous ai vu lire l’Equipe. Vous aimez le sport ? »   Après une réponse affirmative, Georges Besse me dit : «  Alors, vous serez Président de Renault F1 » ».

Quels autres souvenirs de Georges Besse ?

PF : « Je n’ai pas l’outrecuidance de parler de Georges Besse, dont la mémoire a déjà été évoquée par RH. Lévy en novembre. Mais je me rappelle par contre avec émotion que le 17 novembre 1986 après-midi, j’ étais avec Georges Besse à la DATAR, et ma réaction quand j’ai appris son assassinat quelques heures plus tard.
Le  lendemain, eut lieu un Comité de Direction Renault présidé par Aimé Jardon, avec le fauteuil vide de Georges Besse :  c’est une image qui ne me quittera jamais. »

Jean-Louis Edde ?

PF : «  Jean-Louis Edde, Directeur des Cadres Dirigeants, est un personnage qui a beaucoup compté, un peu «  le Père Joseph de Renault ». Il a eu une influence énorme sur la maison et sur les carrières ».

Arrivée de Raymond H. Lévy ?

PF : « Il y avait une bataille sourde, avant la nomination de RH. Lévy : choix entre lui et Jean Gandois. L’état-major de Renault a pris position pour RHL, d’où une démarche auprès du Ministre de l’Industrie pour défendre cette candidature.
A son arrivée, 2 urgences lui sont soumises à :
- Recapitalisation de Renault VI
- Nomination de Louis Schweitzer comme Directeur du Contrôle de Gestion.
Il demande si Georges Besse avait déjà prévu ces décisions, à la réponse positive il confirme ces 2 décisions ! »

RH. Lévy et le projet Twingo ?

PF : « Je me souviens de nombreuses réunions plutôt négatives, mais çà finissait toujours par « on continue »…. Et on est allé jusqu‘au bout »

Retour en Formule 1

PF : « Cela n’a pas été à l’ordre du jour pendant 2 ans. Globalement, en cette période de difficultés, l’orientation était de sauver les voitures au détriment de la mécanique. L’image de Renault sur les moteurs se dégradait.
RH. Lévy  a demandé s’il y avait un moyen de faire oublier les difficultés de la mécanique, en revenant en F1 ? à quel coût et à condition de gagner !...
Après avoir réuni Bernard Casin et Bernard Dudot,  j’ai donné une estimation. Méfiance de RHL sur le coût estimé (« ce sera probablement pi fois la somme annoncée…. ») et sur la victoire. Mais finalement, c’est OK et on connaît la suite… »

Vente d’AMC ?

PF : « C’était désolant, mais il fallait le faire. Par contre, je me souviens d’avoir oublié de faire prévenir le premier ministre Edouard Balladur. »

Le tango de la F1 ?

PF : « Quand on est revenu, c’était pour le cache-misère de la mécanique.
Sous la houlette de Christian Contzen, on gagne 6 ans de suite le Championnat du Monde associé à Williams. On disait partout qu’on gagnait parce que l’on avait le meilleur moteur.
On a arrêté car à la fin, c’était devenu une habitude si on gagnait : on ne parlait plus de nous que si on perdait !
Mais l’obsession pendant l’arrêt a été de maintenir une cellule de veille pour garder un potentiel technique. On n’a perdu quasiment personne grâce au dynamisme de Christian Contzen qui s’est même mis à faire des moteurs d’avion…
C’est grâce à cela qu’on a pu revenir plus tard, mais avec l’ambition de gagner avec une voiture complète (châssis et moteur).
J’ai  présenté à Louis Schweitzer 2 exigences : un budget compétitif (le 4ème  de la F1) et l’engagement de Flavio Briatore, avec le rachat de Benetton.
On a gagné très vite et été champion du  monde.
Aujourd’hui, c’est la mode de critiquer Flavio Briatore, mais sans lui on n’aurait pas gagné. Il a d’énormes qualités, une grande connaissance des pilotes et du monde de la F1,  mais il faut le surveiller ».

Quels ont été les apports de la F1 ?

PF : « Ce n’est pas facile à dire, mais certainement avant tout de la notoriété au niveau mondial. La F1 reste le seul sport mécanique vraiment mondial »

Le passage chez  Renault VI ?

PF : « En 1999, je deviens patron de Renault VI tout en gardant la F1.
Le premier constat est que le camion, 23 ans après la création de Renault VI,  ne fait toujours pas partie des gènes de l’auto.
Jusqu’à présent, la ligne de Renault vis-à-vis du camion était : «  On ne donne  rien, mais aussi on ne demande rien… ».
RVI est une entreprise sympathique, il fallait assurer la suite.
Après plusieurs négociations avec Mercedes, Volvo et des Américains, les seuls qui pouvaient donner un avenir à Renault VI étaient AB Volvo. Même si l’Alliance Renault-Volvo n’avait pas marché, on les connaissait.
Dans cet accord, Renault VI intègre alors le groupe AB Volvo, et devient Renault Trucks, mais en regard Renault devient le premier actionnaire de Volvo, avec 2 administrateurs au Board de Volvo, Louis Schweitzer et Patrick Faure.
C’est un bon souvenir, car quelques années après la fusion, au travers de quelques rencontres, y compris avec des syndicalistes, j’ai constaté que la « machine » camion a retrouvé la confiance et un vrai avenir dans le cadre du groupe Volvo, avec un véritable respect de l’équilibre Suédois/ Français.
Je me rappelle d’ailleurs qu’au moment de l’accord, les visions françaises et suédoises étaient sensiblement différentes. Le même jour, la presse française titrait  « Renault vend ses camions » et la presse suédoise « Renault achète Volvo Trucks » !... ».

Les bons souvenirs de Renault ?

1)    Toujours heureux d’aller au travail chez Renault.
2)    La victoire d’Alonso au Brésil en 2005 : « une vraie fierté ».
3)    La nomination de Directeur Commercial de Renault. « C’était un rêve, j’étais venu pour ça ». A cette époque, la priorité était à l’européanisation, avant l’international.
4)    L’accord Renault- Volvo sur le camion :
« On a assuré l’avenir des gens du camion ».

Les qualités pour être un bon Directeur Commercial ?
- La capacité de communication et d’entraînement
- Une très bonne santé et une très bonne famille

Les pires souvenirs de Renault ?

1)    La mort de Georges Besse 
C’est  un vrai cauchemar encore aujourd’hui.
Un souvenir épouvantable du procès où PF a accompagné Mme Besse.
2)    La mort d’Ayrton Senna
Un vrai séisme, le lendemain « on a tué Senna »…
Aujourd’hui encore, on ne sait pas ce qui s’est vraiment passé.
Le rappel rapide de Mansell et les succès qui ont suivi ont permis de relancer la machine et d’atténuer cette épreuve.
3)    Le premier échec de l’Alliance Renault-Volvo
C’est un véritable regret, échec dû à l’influence et l’intervention des politiques, mais aussi à l’arrogance des gens de Renault (« il y aurait dû avoir un membre du CEG en Suède 8 mois plus tôt »).
RHL intervient pour souligner que c’est avant tout de la faute des politiques.

Finalement les forces et les faiblesses de Renault ?

Patrick Faure, parti en 2006, commente seulement la période 1978-2006.

Les Forces :

1)    Extraordinaire passion des gens de Renault pour leur entreprise
2)    Capacité de dialogue et ouverture
3)    Loyauté : PF n’a pas vu un seul « traître » en 20 ans au niveau CDR (très rare parmi les entreprises du CAC40 !). Celui qui se serait mis en marge  aurait été rejeté.
4)    Renault adore les grands défis (Twingo, Turbo, F1, Dacia,…)
5)    Parfois une certaine liberté avec les procédures, mais sans oublier d’informer le chef !
6)    Capacité de rebond : Renault est le meilleur quand ça va mal.

Les Faiblesses :

1)    Impression d’être immortel, contrepartie des points précédents. Pas d’accord réussi avant Nissan.
2)    Vrai problème de culture avec la qualité : cela rendait fou en tant que DC.  Cela fait penser au rocher de Sisyphe. D’où un impact sur le haut de  gamme.
3)    Au moment des grandes pertes de Renault, la culture mécanique a été sacrifiée et tirée vers le bas sur les petits moteurs. Cela nous a bloqués vers le bas et milieu de gamme.

Quel rêve pour Renault ?

            Souhait qu’il reste une spécificité culturelle Renault !