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Les sacres au Québec

8 octobre 2010


Au cours de l’émission Bons baisers de France du premier septembre 2010, l’animatrice France Beaudoin recevait un linguiste russe, monsieur Artiom Koulakov. Professeur à l’Université d’État de Saratov, il a fait partie des 15 % d’étudiants qui devaient apprendre le français en Union Soviétique. Il était venu présenter sa thèse de doctorat sur les sacres québécois, rien de moins!

 

Selon ce chercheur, et j’abonde dans ce sens, le Québec possède un vaste répertoire de jurons et de sacres, qui le distingue de son cousin français. Mais pourquoi sacre-t-on? Le sacre joue le même rôle que le juron, c’est-à-dire exprimer une émotion, généralement la colère, la frustration, la stupéfaction, la douleur (lorsqu’on se blesse) et même l’admiration. 

 

Évidemment, nous ne sommes pas le seul peuple à jurer et à sacrer dans le monde. Plusieurs pays, dont l’Espagne et l’Italie, utilisent des blasphèmes catholiques pour s’exprimer.

Ces termes religieux − calice, hostie, ciboire, sacrement, christ, tabernacle, baptême, sainte-vierge, etc. − sont souvent prononcés avec des variantes pour alléger le blasphème. Car sacrer au Québec fut longtemps répréhensible et encore aujourd’hui ce n’est pas toléré dans les milieux professionnels et officiels.

 

Les formes allégées des sacres, sortes d’euphémismes, se terminent par –ouche (tabarnouche), _ouette (tabarouette), _ ie (cristie sur le modèle de ostie), simonac (origine inconnue). On peut aussi diphtonguer la voyelle « a », c’est-à-dire modifier le timbre de la voix lorsqu’on prononce cette voyelle : caliss, ou remplacer la voyelle « e » par un « a » : sacrament, ste-viarge, ou encore, créer un sacre à partir de deux autres sacres : « taboire », né de « tabarnac » et « ciboire », pour ne citer que ces exemples phonétiques.

 

La multiplication des sacres dans la phrase est un autre élément à observer. Selon le chercheur Koulakov, il semblerait que l’énonciation de plusieurs sacres serait un mécanisme très québécois.  Dans cet exemple, « criss de tabarnac de ciboire d’osti de chien sale », on remarque une nette progression de l’intensité du sacre.

 

Mieux encore, les sacres deviennent un nom, un adjectif, un adverbe ou un verbe selon la circonstance et la créativité du sacreur. Dans « Je te sacrerai une criss de volée » (excusez-la!), sacre devient un verbe et criss un nom. L’expression « c’est crissement énervant » montre que criss est utilisé ici comme un adverbe. En le transformant en adverbe finissant en –ment, on a créé un néologisme. Les cinéphiles se rappelleront le film québécois Bon cop, Bad cop  où l’acteur Patrick Huard explique à son partenaire anglophone (joué par Colm Feore) la versatilité des sacres. Bref, au Québec, on peut en faire pratiquement ce qu’on veut.

 

Est-ce une particularité de notre langue qu’il faut conserver? Rejeter? Certains la considèrent comme faisant partie de notre identité québécoise comme la poutine et le pâté chinois. Pour d’autres, elle est la réaction à l’influence dominante de l’Église catholique dans les années 50. Pour sa défense, selon une recherche médicale récente, sacrer, quand on s’est fait mal, atténuerait la douleur...

 

 



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